Une diplomatie européenne en construction

Sébastien Maillard

TAXÉE D’ÊTRE INEXISTANTE OU MOLLE, elle se forge chemin faisant et le monde évoluant… en mal et non-respect des droits fondamentaux. Sébastien Maillard, directeur de l’institut Jacques-Delors, explique ses difficultés, ses défis et ses atouts. Une puissance qui se dresse à la hauteur des valeurs que l’Union européenne défend et promeut. Une diplomatie européenne en construction.

La diplomatie européenne existe-t-elle vraiment ? « On peut dire qu’elle existe au fur et à mesure que le monde se durcit », observe Sébastien Maillard, eu égard au recul de la démocratie, significatif en Chine, en Russie, en Turquie. « Ce qui change la donne par rapport à l’Europe d’il y a 70 ans, celle du temps du rideau de fer, c’est un contexte très mouvant et un regain d’autoritarisme. De plus, l’Europe se sent cernée de toutes parts par des zones d’instabilité, au Sahel, en Libye, en Biélorussie, au Proche-Orient. Ce qui la met au pied du mur en quelque sorte. Elle est obligée de répondre à des questions qu’elle ne se posait pas auparavant : En quoi croit-elle ? Quelles sont ses valeurs ? Ses lignes rouges ? Où sont ses intérêts ? »

Et l’Europe n’avait pas encore été prise pour ennemie jusqu’à l’arrivée de Donald Trump qui a déclaré « l’Union européenne est mon ennemie » et soutenu le Brexit. La Russie également n’a pas du tout l’intention de dialoguer avec l’UE comme en témoigne « l’humiliation » ou « le geste de défi » lancé à son égard à travers son Haut représentant Josep Borrell, le 5 février dernier à Moscou. Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, lui a lancé que l’UE était « un partenaire peu fiable » et que les Européens avaient « menti » sur l’empoisonnement de l’opposant Alexeï Navalny.

Autre épisode d’actualité où les Vingt-Sept ont réagi fermement, c’est suite au détournement d’un avion par le pouvoir biélorusse pour arrêter l’opposant Roman Protassevitch et sa compagne Sofia Sapega.

« La politique des sanctions est un élément de cette diplomatie, un début », souligne Sébastien Maillard. « Cela a un sens uniquement si ça s’inscrit dans un but plus large. » À ceux qui déplorent une diplomatie européenne pas assez agressive, l’europhile répond : « L’UE ne va pas envoyer des chars, détourner des avions ou empoisonner des agents ! Les sanctions doivent être adaptées et respectueuses du droit international. Bien qu’elles n’aient pas de répercussions directes, elles blessent toujours l’image des pays concernés

La difficulté pour la diplomatie européenne, c’est qu’il n’y en aura jamais qu’une seule exclusive mais plutôt un pays, chef de file, plus à même d’interagir avec le pays concerné, comme la France avec le Liban. Les relations récentes et historiques des pays européens avec les pays des anciens empires coloniaux empêchent la convergence de nos intérêts. L’Europe est parfois rattrapée par son histoire qui peut même la paralyser. A contrario, l’histoire peut faciliter une évolution, en particulier avec les pays africains. L’Afrique est appelée à devenir le premier partenaire de l’UE », assure le directeur.

Une puissance de valeurs

« L’UE doit s’ériger en puissance de valeurs », défendait Jacques Delors. Ces valeurs sont décrites dans la charte européenne des droits fondamentaux, proclamée en 2000. Ces droits sont répartis entre six valeurs individuelles et universelles constituant le socle de la construction européenne : dignité, liberté, égalité, solidarité, citoyenneté et justice. « Une des valeurs partagées est celle de l’abolition de la peine de mort. L’UE peut empêcher l’extradition d’une personne qui risquerait cette sentence », donne en exemple Sébastien Maillard.

« Quand l’UE négocie un accord et veille à défendre ses intérêts économiques, elle exige le respect de certaines valeurs fondamentales », ajoute M. Maillard. Par exemple, l’accord global sur les investissements entre l’UE et la Chine conclu fin 2020 contient des engagements sur le respect des droits fondamentaux et la ratification
des conventions de l’Organisation internationale du travail (not. contre le travail forcé). « L’UE utilise ses atouts, comme celui de l’accès à un marché de 450 millions de consommateurs, incontournable pour la Chine, pour exiger le respect de certaines valeurs. »

Nous devons freiner l’émergence des « démocratures », défendre notre conception de la démocratie.

Sur le sujet des vaccins contre le Covid-19, l’Europe a fait preuve de solidarité au sein de l’UE et à l’échelle mondiale. « Les pays les plus riches ne se sont pas servis en premier, sinon la Grèce n’aurait pas eu le vaccin, et la France n’aurait pas pu vacciner sa population avec une production nationale. Nous avons combattu le nationalisme vaccinal et l’EU a exporté la moitié des vaccins produits sur son territoire », fait-il remarquer. Les vertus de coopération et de solidarité ont permis d’organiser la production de masse pour le bien des populations et l’intérêt sanitaire global.

Sébastien Maillard formule sa vision ambitieuse d’une Europe désirable et responsable : « Le plus grand défi de la diplomatie européenne consiste à s’ériger en puissance de valeurs dans un monde qui ne cesse de les bafouer. L’enjeu est de veiller au respect de la dignité de la personne humaine, valeur cardinale par excellence. Si cette diplomatie existe et s’affirme, elle implique de diriger l’Europe non comme une puissance prédatrice mais généreuse, responsable, respectueuse des droits de l’homme et de l’environnement. Cela n’est pas évident. L’UE est investie d’une mission de sentinelle des valeurs et de la démocratie libérale (défense des libertés de la presse, d’expression, religieuse…). Nous devons freiner l’émergence des “démocratures”, défendre notre conception de la démocratie. C’est ce qui explique l’immigration actuelle et rend l’Europe enviable. »

Émilie TEVANE

À SAVOIR !  Dans son riche parcours, notons que Sébastien Maillard était journaliste à La Croix, l’auteur du livre Qu’avons-nous fait de l’Europe ? (Salvator, 2013) et co-auteur avec Enrico Letta de Faire l’Europe dans un monde de brutes (Hachette Pluriel Reference, 2017).

Pour en savoir plus ACHETEZ CE NUMÉRO ONLINE
ou bien
Abonnez-vous à la lettre gratuite !

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *