Souvenirs

Valérie ou le temps des cerises

Je ne me souviens ni du jour, ni du lieu, ni qui nous l’a dit, mais ce jour-là, ma sœur aînée et moi avons appris la grande nouvelle : on aura bientôt un petit frère… Ou une petite sœur ! Quand on a quatre ans, on ne comprend pas tout, mais le bonheur de ceux qui nous entourent nous pénètre immédiatement, et déjà on ne vit que dans l’attente de ce bébé qui sera le nôtre. Le lendemain peut-être, ou quelques jours plus tard, devant la déception d’une longue et vaine attente, papa et maman nous encouragent à la patience et nous promettent que le bébé viendra… Au moment où les cerises seront mûres ! Et des cerisiers, on en avait ! Tout autour du jardin ! Il y en avait même un qui appuyait une branche sur le mur du balcon de la chambre des parents. Alors commence la plus approfondie des observations : les bourgeons gris brun qui éclatent, les fleurs qui couvrent d’écume blanche chaque branche, les petits boutons vert tendre qui percent et rejettent les corolles fanées, les feuilles qui s’allongent et s’épaississent pour protéger les fruits en croissance. Mais que le rouge tarde à venir ! Pas un matin ne passe sans que nous ne courions vers les arbres pour voir si le bébé arrivera aujourd’hui !

Finalement, voilà que les premiers fruits d’un petit cerisier du fond du jardin commencent à se colorer. On le fait voir à papa qui dit que c’est trop tôt, il faut attendre encore. Cette fois, les voilà rouges ! Oui, on peut les manger, elles sont fraîches et juteuses, mais c’est trop tôt pour le bébé, ces cerises sont hâtives ! Il faut attendre que mûrissent celles qui sont sur le balcon de la maison. Celles-là n’en finissent pas de grossir avant de prendre de la couleur ; pour sûr, le bébé n’arrivera jamais. pour nous distraire, à chaque fois que nous montons vers le balcon, maman nous invite dans sa chambre pour faire avec elle de la gymnastique : des exercices de respiration, des mouvements de bras, de jambes ; c’est pour préparer la naissance, dit-elle. Mais c’est difficile pour nous de ne pas courir vers le cerisier et regarder les nuances de couleurs des fruits qui passent du vert au vert pâle, au jaune pâle, au rose, plus rosé sur une face.

Aujourd’hui, maman n’est pas là pour voir qu’il y a une des cerises du balcon qui est presque rouge ; elle est mystérieusement sortie avec papa. C’est dommage, elle serait si heureuse de savoir que le bébé va venir ! Sommes-nous encore sur le balcon quand papa revient ? Il est tout ému, tout sourire, il nous embrasse si fort ! Le bébé est arrivé, il est à l’hôpital avec maman. C’est une fille et elle est grande et elle est belle et on va aller la voir ! C’est notre petite sœur et elle s’appelle : valérie ! Quel plus grand bonheur ? À en oublier toutes les cerises du monde !

Marie-Thérèse

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