Repêché par Dieu

Repêché par Dieu - revue Nouvelle Cité mai-juin 2017

« En provenance du fin fond de la Vendée, jamais je n’aurais rêvé d’une vie aussi exaltante. » Repêché par Dieu, Didier Lucas nous raconte son fil d’or…

En provenance du fin fond de la Vendée, jamais je n’aurais rêvé d’une vie aussi exaltante. Il faut dire que dès mon plus jeune âge, aîné d’une fratrie de six, je me sens déjà la responsabilité d’élargir la mentalité de mes parents, pour mes frères et sœurs. Les études ne marchent pas très fort, en grande partie en raison du comportement de mes enseignants que je juge trop obtus. Côté religion, la pratique est traditionnelle. Je ne suis pas spécialement attiré par l’au-delà. 

Peu à peu, je suis en révolte avec tout ce qui est synonyme d’autorité : parents, société, enseignants, monde des « adultes ». En 1968, à 19 ans, je me trouve complètement en symbiose avec toutes les idées véhiculées par le courant de mai 68. J’ai un peu essayé ce que veut dire avoir de l’argent : belle voiture, belles fringues, belles filles, etc. Ceci grâce à la petite entreprise de paysagiste que j’ai montée et qui marche bien. Mais quand je rentre le soir, ou les lendemains de fête, malgré les succès apparents, un vide en moi me pousse à chercher ailleurs.

Les événements de 1968 passent, et la société que je voulais changer en rasant tout pour construire du neuf a repris le dessus. La déception est énorme. Mes démêlés avec la police m’ont rendu encore plus désenchanté, je ne crois plus à rien. Que faire puisqu’on ne peut rien changer ? Je commence à goûter à diverses drogues. S’ensuit la recherche de ces expédients avec quelques voyages au Maroc et en Hollande pour un peu de reventes afin « d’aider les copains ». Et Dieu dans tout ça ? Je me souviens que, répondant à cette question, je me vois montrer le dessous de ma chaussure.

Direction le Maroc avec une amie pour passer l’hiver au chaud. Ma période hippie va durer trois années. Je connais un peu le Maroc pour y avoir séjourné d’autres fois. Au contact de cette religion-culture où le mot Dieu « Allah » revient à chaque instant, je commence à m’interroger. Une question me taraude : comment les hommes réussissent-ils à vivre ensemble alors qu’ils sont si différents ?

Un matin, alors que je me suis bien « défoncé » toute la nuit, me promenant dans un village rempli de hippies du monde entier, regardant l’eau de l’Oued qui se jette dans la mer, les mouettes qui virevoltent, les vagues caressées par le vent, une évidence me vient à l’esprit : « Tous ces éléments sont reliés et ne sont qu’un. » J’éprouve une joie, un bonheur très grand, je plonge dans un autre monde. Ma copine qui me voit arriver observe : « Tu as trouvé ! » Je lui réponds : « Oui. » « Cela se voit sur ton visage », me dit-elle. Avec elle, nous devenons frère et sœur. Je n’ai plus besoin de fumer du haschich, et quelque temps après je mets un mot sur cette découverte : Dieu.

À partir de là commence la période de prêche. Je parle de Dieu à tout bout de champ : aux terrasses des cafés, aux amis, aux gens que je rencontre. Mais quel est ce Dieu que j’ai découvert dans la nature ? Tout ce qui parle de Lui m’attire.

Au hasard des rencontres, c’est tantôt Krishna, tantôt les témoins de Jéhovah ou Bouddha, l’hindouisme, des communautés plus ou moins mystiques dans des villages de France. Mais tous ces dieux ne m’attirent pas. À Taizé, un frère me propose une retraite de silence. J’en ressors convaincu que ce Dieu m’aime personnellement. Combien de déceptions d’amour avais-je rencontrées par le passé ? Mes amis qui me voient passer de temps en temps du côté de la Vendée pensent que le soleil m’a tapé sur la tête ! Je suis de plus en plus seul.

J’ai été en révolte avec tout ce qui est synonyme d’autorité.

Dans ma quête de ce Dieu qui m’aime, je me trouve à passer dans une communauté des Focolari (1) à Bruxelles. Cela saute aux yeux : ces personnes sont toutes très différentes, mais quelque chose les unit que je ne saurais expliquer. À la question « comment faire pour connaître ce Dieu ? », la réponse paraît simple : « Il faut aimer. » Mais que veut dire aimer ?

On me parle d’un village en Italie où se trouve « une école pour apprendre à aimer ». C’est sur le chemin de l’Inde où je veux aller évangéliser les hippies. J’arrive donc à Loppiano (2), la cité-pilote des Focolari, et là, je retrouve cette diversité encore plus grande et cette unité. Je suis conquis. Ce n’est pas facile d’aimer tout le temps, certains jours j’ai envie de reprendre mon sac à dos mais une petite voix me chuchote : « Si tu pars, tu fais ta volonté, si tu restes, c’est la mienne. À toi de choisir. » Je ne sais pas ce qui me pousse à choisir la deuxième solution ; toujours est-il que je reste à Loppiano quelque temps. Il s’en suit une série de changements profonds, je me sens appelé à m’engager comme Focolarino.

Et fin 1978, me voilà au focolare de Tlemcen en Algérie. Le monde musulman ne m’est pas étranger et c’est pour moi un signe de Dieu pour remercier ce monde de m’avoir aidé à m’interroger sur son existence. Trois années passionnantes. Une vie de pionnier dans un univers difficilement pénétrable mais cela me plaît. Je me sens enrichi par ces contacts et plus ouvert.

Après quelques années en Suisse, me voilà au Liban où je reste douze ans. Nous sommes dans les années 1986-1989, en pleine guerre civile. À certaines périodes, les bombardements et les voitures piégées sont monnaie courante. On ne sait pas si on rentrera vivant à la maison le soir. Lorsque la guerre se termine, les musulmans sont d’un côté, les chrétiens d’un autre. Il faut recommencer à créer des ponts.

Petit retour en France. Après 22 années à l’étranger, je me retrouve « étranger » dans mon pays. Je ne comprends pas bien ce qui se passe et je suis souvent incompris. Mais peu importe, au focolare, je suis bien entouré. Puis, en 2008, retour à la case départ, c’est-à-dire à Tlemcen en Algérie. Ce monde musulman a quelque chose à me dire et peut-être est-ce réciproque. Trente-six années ont passé. Le pays a beaucoup changé, la façon de vivre l’islam aussi, mais je découvre une communauté algérienne musulmane qui essaie de vivre l’Idéal de Chiara Lubich comme moi, et nous nous encourageons réciproquement à le vivre au mieux dans le quotidien. Ce qui m’aide à avancer, ce sont d’abord les frères et les sœurs du focolare, puis l’exercice de perdre ses idées, ses préjugés jusqu’à ma conception même de ce Dieu que je cherche toujours. Cela est parfois éreintant mais je ne suis pas déçu. Même mes rêves les plus fous ne sont pas arrivés à cela.

Didier LUCAS

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(1) Un focolare : petite communauté d’hommes ou de femmes consacrés.

(2) En Toscane, le mouvement des Focolari a construit un lieu où vivent laïcs consacrés, familles, religieux et prêtres dans une dynamique d’amour réciproque à tous les niveaux (social, économique, familial, ecclésial, etc.).

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