Réconcilier le Salut et la quête de bonheur avec le P. Bernard Sesboüé

Bernard Sesboüé ©Claude Truong-Ngoc mars 2014

Comment expliquer que le SALUT, une notion au cœur de la foi chrétienne, ait disparu de notre vocabulaire et, plus grave, de notre horizon ? Le Père Bernard Sesboüé (1), auteur d’ouvrages majeurs sur ce sujet – L’Homme et son Salut (1) et de Hors de l’Église point de salut (2) analyse ce paradoxe et ouvre des pistes pastorales pour l’actualiser et réconcilier le Salut et la quête de bonheur.

NOUVELLE CITÉ : Pendant des siècles le Salut était l’obsession de tout chrétien voire de tout homme. Nos contemporains ne manifestent plus du tout cette angoisse. Pourquoi ?

Père Bernard Sesboüe : La vie après la mort fait aujourd’hui l’objet d’un doute radical. L’homme moderne ne se préoccupe plus du « post-mortem ». Son souci concernant d’abord l’ici-bas, la recherche de bonheurs humains, terrestres, il en vient Père Bernard à oublier ce qu’est le bonheur « définitif », en fonction du projet de Dieu pour lui. Et donc cet homme moderne n’a pas le sentiment d’être sauvé, alors même qu’il fait constamment l’expérience de son extrême fragilité. Il est symptomatique que soit réservée une expression telle que « Vous m’avez sauvé » à un chirurgien qui, par exemple, a opéré avec succès une personne.

NC : À quel moment le Salut a-t-il cessé d’être une préoccupation ?

B.S. : L’accession à la modernité date du XVIe siècle. C’est à ce moment que l’humanité occidentale a commencé à penser à partir des sujets et non des choses. Ce passage à la responsabilité du sujet a été LA grande mutation qui a entraîné un changement de la figure culturelle de la foi. Au Moyen Âge le chrétien était fidèle à la religion instituée : il respectait son curé, allait à la messe et vivait en accord avec la foi chrétienne. Par la suite, imaginant sa fin personnelle, chacun s’est interrogé sur ce qui l’attendrait : le jugement, l’enfer, le purgatoire…

N.C. : Reste qu’on peut s’étonner que des chrétiens pour qui le Salut devrait être au cœur de la foi, aujourd’hui, n’y pensent même plus…

B.S. : Voilà une anecdote à ce propos. Il y a environ six ou sept ans, j’intervenais lors d’une session de prêtres en Normandie. À un moment, tous me confiaient le fait que parler à leurs paroissiens du Salut ne suscitait aucun écho. Ces prêtres en connaissaient la définition théologique mais se trouvaient confrontés à un véritable problème pastoral car ils ne voyaient pas du tout comment en parler à leurs ouailles. De fait, le mot Salut ne dit plus rien au chrétien dit moyen ; c’est-à-dire peu préoccupé par la recherche des vérités de la foi. C’est un mot qui s’est affadi, du reste comme tant d’autres mots dogmatiques.

N.C. : Est-ce préoccupant et quelle est votre explication ?

B.S. : Pour la revigorer, il faudrait, il me semble, montrer davantage son lien avec des concepts tels que la réussite ou le succès. Car au fond, être sauvé ne signifie rien d’autre que la réussite définitive de notre vie. Or les gens recherchent quoi ? À réussir humainement leur foyer, leur mariage, leur métier et l’ensemble de leurs relations. Beaucoup se trompent lorsqu’ils recherchent le bonheur absolu dans des satisfactions qui ne peuvent pas le leur donner : l’argent, le sexe, la drogue. Mais plutôt que d’évoquer cette quête en termes d’exigences, d’interdits et de privations, évoquons-la en termes positifs. Je regrette que dans la prédication actuelle de l’Église, on parle très peu du désir de bonheur qui nous habite tous. Souvenons-nous que la prédication de Jésus commence par les Béatitudes qui sont justement une promesse de bonheur. Les Évangiles sont remplis de cette idée du vrai bonheur promis à l’homme créé par Dieu et pour Dieu. C’est bien pour ce désir que nous avons été créés.

N.C. : À Noël nous célébrons la naissance d’un Sauveur. Être sauvé, qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui pour un chrétien ? Et si nous sommes sauvés, est-ce que cela nous dispense d’une exigence éthique, d’efforts personnels ?

B.S. : Dans l’Ancien Testament, le mot Sauveur est attribué à Dieu sauveur de son peuple et le Nouveau Testament évoque Jésus le Sauveur. Notre Salut a figure humaine, il est à 100 % l’œuvre du Christ. Évitons l’image qui consiste à obtenir le Salut par des œuvres pieuses. Données par la grâce, elles sont la conséquence de la foi. Les exigences posées le sont au nom de la foi. Tout converti qu’on soit, on a besoin de la grâce miséricordieuse de Dieu.
Camus témoignait qu’il était horripilé d’être « une créature ». Être une « créature » signifie, en effet, qu’on n’est pas son propre patron, qu’on a des comptes à rendre, que notre liberté est limitée et que, pour réussir notre vie, nous avons besoin d’autres personnes car nous ne pouvons pas être heureux tout seuls.
Il ne s’agit pas, bien sûr, de remettre l’enfer sur les rails mais de rappeler que notre liberté nous rend capables de décisions qui pèseront d’un poids éternel et que notre Salut se joue donc à travers les petits et grands choix de notre vie. Notre situation pécheresse plaçant ce bonheur hors de notre prise, nous avons besoin de la lumière et de la force du Christ.

N.C. : Le Concile Vatican II a-t-il été à l’origine de cet effacement en envisageant aussi le Salut de ceux qui sont « en dehors de l’Église » ?

B.S. : Effectivement, non seulement le Concile ne reprend pas à son compte l’adage traditionnel qu’il ne formule jamais « Hors de l’Église point de Salut », mais encore il renonce à faire l’usage des catégories tranchées d’un « extérieur » et d’un « intérieur » de l’Église.
Déjà, avec la découverte du Nouveau Monde, l’Église avait admis que les Indiens qui n’avaient jamais entendu parler de Jésus pouvaient être sauvés par leur bonne volonté animée par le don du Saint-Esprit, car ils avaient une foi implicite. À l’heure actuelle, si l’on pense aux autres religions, elles peuvent devenir une voie de salut à la mesure de l’authenticité spirituelle de la démarche de leurs croyants, authenticité toujours reçue de la grâce de Dieu.
Ainsi ce n’est pas Bouddha qui sauve les bouddhistes mais le fait que ces croyants soient des personnes loyales, honnêtes, agissant avec une conscience droite. L’affirmation de cette expression « Hors de l’Église point de Salut » reste très violente dans le domaine interreligieux. Son caractère d’exclusion ne me plaît pas du tout. Il me semblerait tout à fait opportun que cette prétention à l’universalité de la grâce du Salut soit retraduite.

N.C. : Dans le livre que vous consacrez à cet adage, vous écrivez : « Si la médiation du Christ est unique, il est vrai que dans l’ordre du Salut nous sommes aussi tous médiateurs les uns pour les autres ». Le Salut a-t-il une dimension collective ?

B.S. : Bien sûr, le Salut nous intègre dans un Peuple. Il faut éviter d’en faire une cérémonie individualiste qui nous classerait du bon côté et nous ferait nous considérer comme des héros. Cela demande un réel décentrement de soi-même. Nous avons tous une responsabilité dans ce domaine les uns vis-à-vis des autres.

N.C. : En tant que prêtre, jésuite, quelle est votre vision personnelle du Salut ?

B.S. : Vous savez, j’ai 89 ans ! Je ne suis pas dramatiquement affecté par la perspective d’entrer dans le monde de la Résurrection. En essayant de mourir  – dans et avec le Christ – je vais rentrer dans la fin du monde qui sera acquise pour moi et tous ceux que j’y retrouverai, et où règneront bonheur, santé et gloire de Dieu.

Propos recueillis par Chantal JOLY

 

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1) L’Homme et son Salut. Histoire des dogmes, tome 2. Éd. Mame-Desclée

2) Hors de l’Église point de salut. Histoire d’une formule et problèmes d’interprétation. Éd. DDB. 2004.

3) 1905-1988. Jésuite suisse considéré comme un des plus grands théologiens du XXe siècle.

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