Pardon demandé et accepté suite à un accident mortel

Pardon demandé et accepté

Régis Habig revient sur l’événement douloureux de la mort accidentelle de son frère Xavier-religieux en Algérie. Il raconte la réaction de leur mère, le voyage à Béni Abbès, lieu où il sera enterré, la demande de pardon du jeune conducteur et de sa famille.

ll y a six ans maintenant, ma famille apprenait le décès accidentel de mon frère Xavier, petit frère de Jésus à Béni Abbès1 en Algérie. Il a été renversé par une voiture et tué sur le coup en plein désert. Dès l’annonce de sa mort, trois membres de notre famille sont allés rejoindre notre mère pour lui apprendre cette terrible nouvelle. Passé le moment de la stupéfaction, son énergie et son réalisme nous surprennent tous. Elle nous dit qu’elle souhaiterait que son fils soit enterré sur place, lieu qu’il aimait tant et où il a vécu 33 ans !

Un de mes frères part alors dans l’urgence en Algérie pour faciliter les formalités. Arrivant sur place à la fraternité de Béni Abbès, la famille de celui qui a renversé mon frère demande à le rencontrer. Mon frère n’était pas enclin à cette rencontre et décide d’appeler notre mère. Celle-ci lui dit qu’elle a beaucoup pensé à Ahmed, le chauffeur qui a renversé Xavier. Elle a eu des mots de compassion envers lui en imaginant le désarroi et la tristesse de sa famille. Encouragé par cet échange et accompagné par un religieux de la communauté, mon frère accepte le repas de cette famille qui était une demande de pardon.

Pour le reste de notre famille qui était en France, commence alors la course aux visas. Dans la file d’attente au consulat de Marseille, les Algériens nous demandent pourquoi nous sommes là. Les gens nous présentent spontanément leurs condoléances et nous saluent avec beaucoup de simplicité et de délicatesse. Ils nous laissent même leur place dans ce long cordon humainpour que nous ayons nos papiers en temps et en heure.

Dans l’après-midi, nous décollons pour Alger et, une fois sur place, nous reprenons l’avion pour Béchar à 1 200 km. Enfin, vers 1 heure du matin, nous poursuivons avec deux taxis les 250 km qui nous séparent de la fraternité de Béni Abbès. Vers 3 heures du matin, roulant sur les pistes fraîchement goudronnées, une des deux voitures crève. Nous la réparons sous la lueur des phares. Nous nous rendons compte que nous sommes tout proches du lieu exact de l’accident de notre frère. Des traces de freinage et un petit tas de pierres marquent l’endroit.

Enfin, nous arrivons à la fraternité vers 4 heures du matin. Après une courte nuit, nous nous mettons aux préparatifs : les uns nettoient la cour de l’ermitage, les autres préparent la messe et tous, nous accueillons, avec les frères, les amis de Xavier qui viennent dire leurs condoléances en nous faisant un baiser de paix. Accueillir les personnes, c’est prendre un peu de temps avec elles en buvant un thé à la menthe et en mangeant des gâteaux ; c’est aussi parler. Nous répétons les choses pour nous en imprégner et nous sentons une véritable écoute et une extrême attention. Je vous laisse deviner notre émotion : nous comprenons combien Xavier aimait tous ces gens devant de tels signes d’amitié et de détresse !

Nous nous retrouvons tous, régulièrement, devant sa tombe qui se creuse dans le roc. Il sera inhumé comme dans le désert : recouvert d’un linceul blanc, à même le sable rouge tapissant le fond du creux, sable qui provient de la chapelle construite et décorée par le frère Charles de Foucauld vers 1904 et où Xavier aimait tant venir pour prier « son Bien-Aimé », c’est ainsi qu’il nommait Dieu.

Nous avons enterré notre frère un après-midi, entouré des amis venus de loin et de ceux du coin, chrétiens et musulmans entourant tous sa tombe. Des prières sont récitées en arabe : le Notre Père et la première sourate du Coran. Nous sommes tous pris par une forte émotion, dans ce recueillement interreligieux, si unanime. Le ciel et la terre semblent se fondre et la présence du divin emplit l’air chaud de la cour mais sans nous étouffer le cœur envahi d’une paix surnaturelle. Xavier est déposé dans la tombe et chacun veut mettre de la terre et du sable pour dire « à Dieu » à ce frère.

Le jour suivant sera occupé par les visites aux familles les plus pauvres que Xavier connaissait bien. Nous nous préparons pour le couscous qui est offert par la famille du chauffeur. Après le pardon vient la sadaka, un repas traditionnel offert en mémoire du défunt que font toutes les familles quelques jours après un décès. Cette coutume prend tout son sens et permet de retrouver un peu la paix et la sérénité. Comme le disait notre mère : « Je prie tous les jours pour le chauffeur et sa famille. » Ce sont les mots que nous avons transmis à Ahmed quand il a demandé pardon. Le climat est serein, respectueux et fraternel.

« Nous avons beaucoup échangé sur le pardon qui veut dire donner une part d’amour en plus »

Pendant la sadaka, nous avons demandé au chef de clan d’avoir Ahmed à notre table. Il est venu, accompagné de son frère aîné, de son oncle qui traduisait et du petit frère Bernard. Nous avons beaucoup échangé sur le pardon, un terme composé de deux mots : « par » et « don », ce qui veut dire donner une part d’amour en plus. Nous le croyons sincèrement et à ce moment-là, nous le vivons. Nous avons trouvé cette coutume formidable ! Si on y réfléchit, cela correspond au déroulement d’une messe : la demande de pardon, la parole du Christ suivie de l’Eucharistie.

Le pardon de notre mère, le repas de la réconciliation partagé, les échanges profonds, simples et fraternels nous ont en quelques jours fait avancer les uns vers les autres. Tous ceux qui étaient là ont ressenti la tendresse infinie de Dieu qui permet aux hommes de pleurer ensemble, de prier ensemble, de manger du couscous ensemble, de ressentir que nous sommes tous des sœurs et des frères.

Xavier, sois remercié avec tes frères pour ta vie donnée.
Loué soit Dieu, Inch Allah !

Régis HABIG
Témoignage donné le 1er février 2016 lors d’une prière pour la paix à l’église Saint-Bonaventure à Lyon

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  1. Béni Abbès est une commune de la wilaya de Béchar, situé 250 km au sud-ouest de Béchar et à 1 200 km au sud-ouest d’Alger. Pôle touristique aux portes du Grand Erg Occidental, la ville est également surnommée la Perle de la Saoura ou l’Oasis blanche.

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