Ne pas fuir, ni regarder ailleurs

Ne pas fuir, ni regarder ailleurs

Ne pas fuir, ni regarder ailleurs. APRÈS LA PUBLICATION DU RAPPORT SUR LES ABUS SEXUELS COMMIS PAR JMM, le mouvement des Focolari se mobilise pour les victimes et va ouvrir largement la parole à ses membres. Des changements profonds dans la gouvernance et une relecture théologique sont aussi demandés.

Le 31 mars, les Focolari de France ont reçu le rapport demandé à la société britannique GCPS Consulting(1). Vivement attendu par certains, craint par d’autres, ce document de 97 pages, intitulé « Conclusions sur les allégations d’abus sexuels par JMM et la gestion de ces événements par le mouvement des Focolari », a confirmé la réalité des agressions et avancé le chiffre de 26 victimes identifiées et 11 autres potentielles. Après avoir étudié leur récit et le traitement des différentes alertes transmises aux responsables, le rapport conclut que ces jeunes ont été « aussi, la plupart du temps, victimes de défaillances systémiques au sein du Mouvement ». On retrouve ici la même critique que celle posée par le rapport de la Ciase, qui avait accablé le catholicisme français l’automne dernier. « Les histoires d’abus », peut-on lire, « sont très similaires, trouvant leur origine dans des structures pyramidales et un fonctionnement interne basé sur l’obéissance et l’autorité. »

Le remède se trouve dans la culture de la transparence, le courage de parler, l’esprit critique.

L’enquête évoque « d’autres auteurs présumés ». La société GCPS, qui n’était pas mandatée pour étudier ces cas dans le détail, a transmis les témoignages reçus à la CO.BE.TU(2). De même, GCPS évoque « des témoignages d’autres situations, perçues comme abusives, non pas nécessairement sur le plan sexuel, mais impliquant des abus émotionnels, financiers ou spirituels ainsi que des abus de pouvoir ». Alain Christnacht(3), superviseur de l’enquête, propose une analyse du phénomène. « Au sein du Mouvement, on n’ose pas prendre la parole. On n’interroge pas quelqu’un sur son comportement, surtout s’il dispose d’une aura, d’un statut social. Le remède se trouve dans la culture de la transparence, le courage de parler, l’esprit critique. »

À la veille de la publication, la présidente Margaret Karram et le co-président Jesús Morán ont écrit aux membres du Mouvement en France, s’adressant en tout premier lieu aux victimes. « À vous toutes et tous, personnellement et au nom du mouvement des Focolari, nous vous demandons PARDON pour la souffrance qui vous a été infligée, non seulement par qui a commis les abus, mais aussi du fait de notre indifférence, de notre manque de vigilance, de notre incompréhension. » Les responsables de l’OEuvre appellent à « ne pas fuir, ni regarder ailleurs », comme une réponse à l’exhortation du rapport : « Un changement de culture organisationnelle est un processus très exigeant et nécessite que les dirigeants mettent réellement en œuvre les engagements dont ils ont parlé au cours de cette enquête. »

Il est nécessaire d’étudier les éléments qui, dans la spiritualité de Chiara Lubich, ont pu faciliter les abus.

Dans la communauté de France, selon les mots du co-responsable Fabio Bertagnin, nous « vivons le temps de la colère, un sentiment juste, impossible à ne pas ressentir, qui doit s’exprimer et être écouté. Après, viennent le temps de la consolation et celui, important, des solutions, sans trop tarder ». La priorité de l’équipe de pilotage est la mise en place d’un dispositif, extérieur au Mouvement, d’écoute et d’accueil des victimes de violences sexuelles afin de les aider sur leur chemin de résilience (voir p. 12). À l’initiative de la zone de l’Europe occidentale, dans chaque pays, une cellule d’écoute concernant les situations d’abus autres que sexuels présentes à l’intérieur du Mouvement s’organise ; elle sera ouverte à tous les non membres et tenue par des psychologues ou autres experts non membres des Focolari. « Nous ressentons un immense besoin de parole, d’échange, sur la souffrance découverte, et sur tous les aspects qui ont besoin d’amélioration, explique Fabio. La volonté de répondre est là. Nous cherchons des solutions ajustées. » Des groupes de parole vont également se mettre en place.

Enfin, pour la théologienne belge Karlijn Demasure(4), spécialiste reconnue de la question des abus, un chantier théologique sera à ouvrir au niveau mondial. « Il est nécessaire d’étudier les éléments qui, dans la spiritualité de Chiara Lubich, ont pu faciliter les abus, affirme-t-elle suite à la lecture du rapport. Par exemple, la notion d’obéissance. Obéir à Dieu ce n’est pas obéir au mouvement des Focolari ! Celle de la volonté de Dieu. La notion d’unité aussi. Il s’agit de comprendre comment certains aspects de la spiritualité et écrits de la fondatrice ont pu et peuvent toujours être mal interprétés et mal utilisés. »

La tentation de croire, pour certains, que cette enquête serait l’aboutissement d’un mauvais moment à passer pour les Focolari, ne doit pas faire perdre de vue un point essentiel exprimé par nos deux experts. « Il faut aller au bout de la séquence et établir un dispositif sûr, solide pour que cela ne recommence pas », affirme Alain Christnacht. « Le mouvement des Focolari ne pourra pas aboutir à une situation harmonieuse s’il ne met pas tout sur la table. La première condition pour rétablir la confiance est la transparence », assure Karlijn Demasure.

1) On peut trouver en ligne le rapport, tous les documents annexes et les dispositifs mis en place par le Mouvement : https://focolari.fr/abus/

2) Commission pour le Bien-être et la Protection des mineurs et des Personnes vulnérables, mise en place par le centre des Focolari à Rome.

3) Ce conseiller d’État honoraire et ancien préfet préside, à la demande de l’épiscopat, une commission d’expertise qui conseille les évêques dans l’évaluation des situations de prêtres suspectés de pédophilie.

4) Directrice du Centre interdisciplinaire de sauvegarde des mineurs et personnes vulnérables à l’université Saint-Paul d’Ottawa (Canada), elle a été professeur de théologie à l’Université pontificale grégorienne de Rome. Elle a également coordonné les livres Se relever après l’abus sexuel. Accompagnement psycho-spirituel des survivants (Lumen Vitae, 2014) et L’Église déchirée. Comprendre et traverser la crise des agressions sexuelles sur mineurs, avec Stéphane Joulain et Jean-Guy Nadeau (Bayard, 2021).

 

Philippe CLANCHÉ et Émilie TEVANE

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