L’option préférentielle pour les exclus

L'option préférentielle pour les exclus

C’EST UN DES ASPECTS ESSENTIELS DE TOUTE VIE CHRÉTIENNE, la place que nous accordons aux pauvres, aux marginaux, aux victimes. Comment les Focolari peuvent-ils vivre aujourd’hui cet engagement ? Concrètement ? Cela passe par reconnaître et écouter les exclus mais aussi par réfléchir ensemble aux causes systémiques des plaies de notre monde, explique le chercheur argentin en science politique Juan Esteban Belderrain. Et il en va de l’incarnation du charisme. Qu’en est-il de l’option préférentielle pour les exclus.

L’option préférentielle pour les exclus est une expression profondément ancrée dans le magistère de l’Église catholique. Elle est fondée sur les paroles de Jésus, lesquelles identifient sa personne à celle des plus pauvres, des plus faibles, des exclus. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). « Venez, les bénis de mon Père […]. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger » (Mt 25, 34-35). Ces expressions nous confirment que l’Amour de Dieu, universel et présent dans chacune de ses créatures, se manifeste de façon spéciale dans l’humanité souffrante. En effet, la souffrance de chaque être humain participe de la même substance que ce moment culminant de l’incarnation de Dieu, qui est le moment de la Croix et de l’Abandon. « En Lui, dira Chiara, est tout le Paradis avec la Trinité et toute la terre avec l’Humanité. »

Depuis les premières communautés chrétiennes, l’option pour les pauvres est restée un principe essentiel de la vie chrétienne. « Il y a eu des moments, […] a rappelé le pape François, où les chrétiens n’ont pas écouté pleinement cet appel, se laissant contaminer par la mentalité du monde. » Dans ces périodes critiques, des voix nous ont aidés à nous rappeler cet aspect majeur du message chrétien : les Pères de l’Église, François d’Assise et d’autres saints, et, plus récemment, le concile Vatican II lui-même. Jean XXIII l’avait convoqué pour que l’Église soit « telle qu’elle est et veut être : l’Église de tous et, en particulier, l’Église des pauvres ».

Au-delà des personnes touchées à soigner, il y a des systèmes à transformer.

Ce principe a été amplement développé par le magistère ecclésial latino-américain. L’option pour les pauvres apparaît comme une épine dorsale permanente de l’application du concile dans cette région du monde si marquée par les inégalités. Nous pouvons observer l’évolution de ce concept de deux manières. En premier lieu, la nécessité d’élargir le sujet de l’option préférentielle. Peu à peu, nous avons pris conscience que les pauvres de l’Évangile sont les marginaux, les exclus pour différents motifs, et pas seulement économiques. La culture, la race, le sexe, l’orientation sexuelle sont des facteurs de discrimination et d’exclusion. Les sciences sociales ont fait de grands progrès dans l’analyse de ces processus discriminatoires, en mettant l’accent sur la « multidimensionnalité de la justice sociale ». Ainsi, dans une société, les populations indigènes peuvent être victimes de discriminations, mais les femmes indigènes peuvent l’être encore plus. Ce terme nous aide à identifier ceux qui sont les plus exclus parmi les exclus et, par conséquent, qui font l’objet de notre option préférentielle.

En second lieu, les sciences sociales ont également démontré que les phénomènes d’exclusion ne dépendent pas de la chance ou du mérite des individus, mais de causes systémiques ou structurelles. Ce sont des systèmes d’exclusion. Aussi, pour l’agir chrétien, au-delà des personnes touchées à soigner, il y a des systèmes à transformer.

Avec la vision du pontificat de François, l’Église des pauvres de Jean XXIII est maintenant « l’Église pauvre pour les pauvres ». Et la portée de l’option préférentielle s’étend encore plus dans la conception de l’écologie intégrale de l’encyclique Laudato Si’, où le cri de la terre est inséparablement lié au cri des pauvres.

Comment l’OEuvre de Marie peut-elle exprimer et développer cet engagement ? Elle possède un riche patrimoine dans les enseignements de Chiara et dans tout ce qui a été vécu et développé. Rappelons quelques textes clés, tels que « La Résurrection de Rome », « Une ville ne suffit pas », « Le monde en couleur », « Donner sa vie pour son peuple ». Chiara a donné naissance à d’innombrables initiatives de valeur, incarnant ce principe avec l’engagement de nombreuses personnes et dans des initiatives collectives telles que les OEuvres sociales, Humanité Nouvelle et
les Inondations.

La pandémie nous oblige à repenser la manière d’incarner plus profondément l’option préférentielle pour les exclus. Voici une série de propositions.

– « Être Un » avec le visage de Jésus abandonné de nos communautés. Selon les mots du Pape dans Fratelli Tutti : être des Samaritains. Le Samaritain, issu d’un peuple discriminé par les Juifs de l’époque, éprouve de la compassion et va à la rencontre de la victime. Comprise de cette manière, l’option préférentielle n’est pas une attitude de solidarité verticale ou de simple assistance, mais invite à être victime avec les victimes, exclu avec les exclus.

Voilà pourquoi elle ne se limite pas à quelques actions sociales et exige que toute l’OEuvre prenne la physionomie du visage de Jésus abandonné que nous devons étreindre dans nos communautés. Être comme les premiers focolarini de Trente pendant la guerre où, à table, il y avait toujours une focolarine et un pauvre, une focolarine et un pauvre. Partout dans le monde, nous sommes confrontés à des situations d’inégalité croissante. Partout, il sera nécessaire de reconnaître avec attention les différents visages de l’exclusion.

Dans nos rencontres, quelle place laissons-nous à l’écoute directe du cri des exclus ?

Pour cela – comme l’a dit récemment le Pape –, un processus profond de purification de notre pensée est nécessaire. Nous prenons tous une part active au système capitaliste, aux néocolonialismes et aux patriarcats. Notre pensée et notre langage sont imprégnés de catégories qui considèrent ces systèmes comme naturels et normaux. Reconnaître les limites de notre pensée et essayer de la purifier n’est pas aisé. Pour ce faire, nous disposons de deux outils fondamentaux : Jésus abandonné, la pupille pour voir la réalité avec les yeux de Dieu ; Jésus au milieu, la vérité qui devient présente là où deux ou plusieurs s’aiment réciproquement jusqu’au point de donner leur vie l’un pour l’autre.

– Reconnaître les exclus et les écouter directement. Dans nos rencontres, quelle place laissons-nous à l’écoute directe du cri des exclus ?

– Analyser et identifier ensemble les causes systémiques des problèmes. Jesús Morán disait récemment aux Gen que la pensée du charisme requiert un équilibre nécessaire entre réalisme et utopie. Nous en sommes loin. Dans les activités du Mouvement, nous nous donnons très peu d’occasions pour réfléchir ensemble à la réalité dans laquelle nous sommes insérés. Il n’est pas possible d’approfondir l’incarnation sans ces espaces qui nous aident à identifier les visages de Jésus abandonné dans nos communautés et ses causes systémiques. Cela pourrait nous obliger à faire face à de nouveaux conflits. Parfois, une unité mal comprise nous amène à préférer ne pas parler de ces réalités pour éviter les controverses et, ainsi, comme le dirait le pape François, nous finissons par être complices des systèmes établis et de la mondialisation de l’indifférence.

– Grandir selon notre style marial de transformation sociale. Engendrer, comme Marie, la présence de la Trinité là où elle n’est pas, là où son absence se manifeste par le cri de l’Abandon.

Terminons par quelques questions :
– Quel est le visage de Jésus abandonné le plus urgent, dans notre communauté, notre ville, notre pays ou notre région ?

– Concrètement, comment pouvons-nous étreindre ce visage de Jésus abandonné ?

– Quelles sont les causes structurelles de cette plaie de notre société ?

– Quelles actions stratégiques pouvons-nous et devons-nous entreprendre pour éliminer ces causes structurelles ?

– Avec qui pouvons-nous collaborer et travailler ensemble dans ce sens ?

En agissant ainsi, nous pouvons ouvrir une nouvelle phase d’approfondissement de l’incarnation de l’OEuvre. Sortons ensemble et [bien] préparés pour rencontrer Jésus abandonné.

Juan Esteban BELDERRAIN
Focolarino marié, il est l’un des fondateurs du Mouvement politique pour l’unité en Argentine.
Il travaille à Sao Paulo pour l’ONG Porticus, qui soutient des programmes philanthropiques et caritatifs en Amérique latine.

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