Le langage façonne notre identité

Et si on regardait d’un peu plus près nos habitudes et nos attitudes langagières ? Nos paroles ne sont-elles pas le premier reflet de notre identité ? Le philosophe et écrivain Michel LACROIX s’est plongé dans ces questions à travers Paroles toxiques, paroles bienfaisantes… Il nous invite à adopter des règles de conduite sur notre manière de parler en famille. Un moyen à portée de main pour soutenir un regard bienveillant en toutes circonstances.

À la fin de notre entretien, Michel Lacroix me livre la genèse de son livre. Elle se loge dans une nouvelle étape de sa vie, celle de la grand-parentalité. « J’ai écrit ce livre trois ans après la naissance de mon premier petit-fils. En le gardant ainsi que ses frères et ses cousins, j’ai pris conscience de l’importance du langage dans le façonnage de leur identité, de l’être humain. » Ce que nous disons et la manière de le dire ont autant d’importance que nos actes. Dans le cadre des échanges au sein de la famille, la parole peut avoir des effets nocifs ou bienfaisants. Le philosophe nous invite à en prendre conscience et à rectifier le tir si nous voulons vivre en harmonie.

 

Je suis responsable de mes paroles

En préambule, sachons que toute parole prononcée a une résonance, un retentissement sur l’autre. Elle est éprouvée comme agréable ou désagréable. Elle cause de la joie ou de la peine. Je suis responsable des effets affectifs et éthiques de ma parole. Ensuite, la proximité et la quotidienneté de la vie de famille nous engluent dans une routine langagière. Je deviens un peu sourd à ce que je dis. Il convient alors d’apprendre ce que j’appelle « l’auto-écoute », c’est-à-dire mettre à la surface de ma conscience les mots que j’emploie. Comment est-ce que je parle à mes enfants ? À mes parents âgés ? Qu’est-ce que je leur dis après les avoir salués ? Je ne suis pas quitte vis-à-vis d’eux par ce que je fais pour eux mais aussi par ce que je leur dis comme Marthe à qui Jésus s’adresse dans l’évangile de Luc : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. Une seule chose est nécessaire. » Dans ce nécessaire qui est la part de Marie, on retrouve l’idée de se poser et d’écouter. Prendre conscience de ma parole permet deux choses : créer les conditions du bonheur et de l’épanouissement de l’autre – le langage n’est pas qu’un instrument de communication – et améliorer ma relation à l’autre. Le lien de confiance qui se tisse à travers le langage permet de créer une harmonie dans la relation à l’autre. Le langage parlé se présente comme un terrain particulièrement approprié pour développer son intelligence relationnelle, émotionnelle et sociale.

Les paroles nocives

Après l’exposé de ces grands principes, y en a-t-il de plus prescriptifs ? Que faut-il faire ou ne pas faire en famille ? Quelles sont les paroles toxiques, déstabilisantes à éviter ? Elles sont légion. La parole péremptoire et manichéenne qui juge les enfants, le conjoint, le monde extérieur. La parole qui « essentialise », fige le regard que je porte sur autrui, étiquette, emprisonne. La parole railleuse, le mépris, l’insulte, la comparaison. La parole de l’hyper exigence, celle qui escamote le temps du compliment, de l’éloge. L’incitation à s’améliorer pour un enfant doit toujours être adossée à des compliments sur l’effort, le progrès déjà accomplis. Il est important que la parole de l’éloge ne soit pas tout de suite neutralisée par celle de l’exigence. Accepter et écouter les émotions de l’enfant fait aussi partie des règles de l’éthique du langage. Il est normal pour les parents d’aujourd’hui d’accueillir les émotions ressenties par l’enfant. Mais ce n’était pas du tout le cas il y a quelques années ! Le travail va même plus loin. Il consiste à leur apprendre à mettre des mots sur leurs émotions tout en restant dans une position non directive (de conseil ou d’évaluation).

L’impact du modèle parental

On se rend compte de l’ampleur du chantier pour les parents… Pour avancer dans ce travail d’auto-évaluation et ajustement, la bonne volonté et le discernement sur soi-même sont de mise. Un autre élément essentiel est celui de la confiance au sein du couple grâce à laquelle nous pouvons échanger à propos de l’autre, de soi-même, de notre action éducative. Cette force du couple permet d’effectuer cette autocritique langagière. L’autre nous aide à nous réajuster, à nous améliorer, à être moins nocif. La manière dont les parents expriment leur éventuel désaccord (sur les sujets touchant à la politique, la religion, les vacances…) est fondamentale. Ils vont donner à leur enfant soit un modèle d’affrontement soit celui d’une conversation courtoise. Les parents doivent faire un effort pour éviter de vouloir dominer, avoir le dernier mot, à moins d’être celui de Jules Renard : « Je me flatte d’avoir toujours le dernier mot dans mon ménage… et ce mot est généralement “oui”. » On sous-estime la puissance de l’exemplarité !

Des règles de conduite

N’oublions pas de soigner notre communication non-verbale. Portons notre attention au regard, au ton, au sourire, à l’intonation de la voix, aux gestes que nous employons quand nous parlons. Regarder l’enfant ou le parent âgé avec tendresse, poser son bras sur l’épaule de son ado au moment de lui dire au revoir sont des gestes qui comptent. Plus encore, veiller à ce que le non-verbal ne soit pas en désaccord avec le verbal. Rien de plus nocif qu’un « je t’aime » lâché à son enfant sur un ton agacé. Une chose mauvaise présente parfois dans les paroles des parents est le ton péremptoire et dogmatique avec lequel ils affirment leur idéal, leurs valeurs ou tranchent les problèmes. Ici, la règle à se donner consiste à adopter un ton questionnant pour laisser à l’autre la possibilité de dire autre chose, d’exprimer une opinion différente. Des enfants peuvent être étouffés par une vérité décrétée de manière dogmatique. Les parents doivent être de beaux joueurs et laisser la place pour l’éveil d’une pensée chez leurs enfants, surtout au moment de l’adolescence. Il va sans dire que les parents doivent exercer l’autorité car ils sont les dépositaires de la loi. Mais là aussi la parole joue un rôle important : elle doit expliquer la règle, faire la pédagogie de la loi. Il est possible de faire appel à la bonne volonté, à la raison, et à la liberté de l’enfant ou du jeune en face de nous. Le temps de l’explication, la patience sont bienfaisants, pas la parole d’autorité dite de manière mécanique. Témoigner une confiance inconditionnelle envers ses enfants est aussi une règle éthique du comportement langagier. Cette attitude est chargée d’une grande puissance symbolique. Elle suppose de bannir de son vocabulaire toute parole de suspicion ou d’intrusion. Retenue mais aussi légèreté. L’humour, le rire, l’ironie – à petite dose – sont des traits d’esprit précieux à cultiver car ils font du bien à la famille. Le climat de bienveillance d’une famille est conditionné par la manière de parler aux autres et des autres. Michel Lacroix juge de la qualité morale d’une famille à la manière dont elle parle des absents. Est-elle respectueuse ? Ou à l’inverse sévère, jugeante, évaluante, sarcastique ? Les enfants sont témoins des conversations entre les parents. Toute parole médisante à propos des absents est à éliminer. Pour résumer, retenons les quatre premières caractéristiques de la parole bienveillante. Elle est polie et permet de créer du lien social. Elle est attentionnée, elle ménage l’amour-propre et l’intimité de l’autre. Elle est positive, elle met l’accent sur ce que l’autre fait bien, elle fait confiance. Enfin, elle est respectueuse des absents. Que notre parole soit la chance d’un éveil plutôt que la cause de blessures. Cependant, en tant que parents, il nous arrive parfois de lâcher sous le coup de l’émotion des paroles blessantes, du genre « tu es nul », « tu ne changeras donc jamais », « tu me déçois ». Si je me rends compte de ma bêtise, du mot malheureux que j’ai dit, je dois avoir le courage, la maturité et l’humilité d’aller voir l’enfant et de lui demander pardon. À partir du moment où j’ai fait cette démarche de manière sincère et solennelle, l’effet nocif sera fortement atténué. Utiliser le remède du langage pour réparer ses écarts est possible, simple, souhaitable. On peut toujours guérir par la parole les maux engendrés par la parole.

Propos recueillis par Émilie TÉVANÉ

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