Penser sa croyance, l’islam de Karima Berger

Karima Berger

Née à Ténès en Algérie, Karima Berger écrit sur ses appartenances culturelles, religieuses, sociales, situées à la croisée de plusieurs mondes : arabe et français, musulman et laïc, écrivain et femme. Installée à Paris depuis 1975, tout en menant une carrière de DRH, elle écrit romans et essais autour de la question de ses multiples identités. Engagée dans l’association « Écritures et spiritualités 1 », elle ne cesse d’approfondir sa croyance dans un souffle de liberté et d’ouverture.

Elle m’attend, assise dans un fauteuil en coin de salle, face à une table ronde du café « des affaires », le Train Bleu, qui trône dans Paris Gare de Lyon. Élégante, Karima Berger porte ce jour-là un collier de perles blanches, ses longs cheveux bruns et frisés reposent sur ses épaules.
Discrètement maquillée, elle scrute les gens autour d’elle, les allées et venues, et moi aussi, intensément. Parfois, un sourire en coin éclaire son visage. Il reste un peu, imprimé dans ses yeux. Une intimité s’installe au fur et à mesure de nos échanges. Un pas de deux et la danse de la rencontre peut commencer.

Nous plongeons un instant au cœur de son identité, marquée par une enfance en Algérie, entourée de parents croyants, lettrés, ouverts. « Mon identité spirituelle s’est construite avec ce qui m’a été donné par ma famille, ma culture, une Algérie coloniale. Dans ce berceau, on trouve le Coran, la prière. Dans Mektouba, son dernier roman, Karima Berger raconte une histoire d’héritage, car au fond, dit le héros, que signifie « hériter » ? Est-ce seulement hériter d’une maison ou de biens matériels, n’est-ce pas plutôt de biens spirituels ? Oui, il ne suffit pas de reproduire des gestes et des paroles par mimétisme pour avancer dans la foi. Je suis allée plus loin. Ce qui m’a aidée ? Le rapport à l’autre. » Ce rapport, elle l’interroge et le recherche. Elle évoque l’épisode de son enfance où ses parents la laissent participer à la première communion de son amie Hélène. « Comment aiment-ils Dieu ? » pensa-t-elle alors. « Là, dans cette cathédrale 2, elle put sans trop d’effort s’abandonner à la spiritualité du lieu, découvrir le faste du rituel, l’orgue qui vibre jusque dans le cœur, pointe cherchant les recoins de son âme – C’était peut-être cela “être chrétien” ? –, et admirer son amie dans son habit d’ange. Observant à la dérobée cette communauté d’ “incroyants”, elle s’interrogeait sur l’étrangeté religieuse qu’ils avaient en partage, eux et son amie Hélène, elle et les siens », racontera-t-elle dans un de ses livres 3. Karima a grandi dans un milieu ouvert et un pays fortement marqué par la culture française mais qui entrait dans une période mouvementée suite à son indépendance et à sa construction nationale.

Étudiante en Droit et Sciences politiques à l’université d’Alger, la jeunesse de Karima s’inscrit dans le courant tiers-mondiste et féministe animé par un souffle de liberté, d’espoir de renouveau, de progrès politique, économique et social. Les années qui suivent l’indépendance de l’Algérie consacrent la question du nationalisme. Assez vite, elle se sent mal à l’aise avec certains changements : les premiers foulards et barbes apparaissent. « Je sentais que les choses se resserraient, s’enfermaient. Et j’avais envie de voir autre chose. » En 1975, elle décide de partir et s’installe à Paris. « Ce qui a manqué à ce mouvement étudiant, c’était une dimension spirituelle. La religion, c’était l’opium du peuple ! “La religion sera réglée lorsque les besoins économiques et sociaux seront satisfaits ! ” défendions-nous. Cette négligence a laissé le champ libre aux fondamentalistes, animés par le désir de voir l’islam prendre le pouvoir et être LA solution à tous les problèmes du pays. Cette idéologie naissante était nourrie et financée par les monarchies islamistes comme l’Arabie Saoudite », lance-t-elle en vitesse sur un ton mi-colère, mi-dépit.

Des mondes en mutation

Située entre différents mondes, Karima Berger n’aime pas s’enfermer dans une identité. Elle préfère marcher sur la crête. « Ces mondes sont en train de bouger fortement. Le monde musulman, l’islam européen du moins, réalise sa révolution, douloureuse, avec des avancées et des reculs. Le monde occidental, lui, atteint les limites de la marchandisation. Il souffre d’une aridité spirituelle. L’homme aspire à autre chose que produire et consommer. » Entre ces deux pôles, les croyants sont appelés à inventer en toute liberté leur rapport au spirituel. « La foi est quelque chose de mobile, d’intime, de personnel », partage-t-elle. D’ailleurs, les événements l’ont poussée à redécouvrir « son islam ». Cela a commencé par l’affaire Salman Rushdie 4 en 1988 puis les attentats de New York, le 11 septembre 2001. « À ce moment-là, j’ai vu l’image de l’islam changer. Ma culture, ma religion étaient atteintes en plein cœur avec des propos qui la condamnent et l’enferment, du style « l’islam est structurellement violent ». C’est terrible de se dire : « je suis l’enfant d’une culture qui a engendré des monstres » ! Comment une civilisation monstrueuse pourrait-elle durer quinze siècles ? J’étais face à cette question : vais-je défendre l’islam car on attaque les miens, mes ancêtres ? Il m’était impossible de répondre… Je ne voulais pas faire partie du « troupeau ». J’avais quitté ma famille, mon pays pour sortir du chemin tout tracé qui m’était destiné. Ce n’était pas pour y revenir ! Alors, j’ai choisi la posture suivante : redécouvrir par moi-même mon islam. Je me suis mise à lire plusieurs traductions du Coran. Dans cette quête spirituelle, j’ai découvert des choses et des personnes magnifiques, des mystiques, le soufisme, l’émir Abd el-Kader 5. Tout cela dans la recherche d’une singularité. J’avais conscience que l’islam que je vivais n’était pas le même que celui de mon voisin. Je découvrais l’amour de Dieu pour chacun et non pas pour une communauté, toujours menaçante… Dans cette même période également, j’ai entamé une psychanalyse.

Reflets de Dieu

 « Aujourd’hui encore, je reste rétive à la question de la communauté car j’ai peur des moutons, de la foule, du prêt-à-penser, de la conformité sociale. C’est vrai qu’au sein d’une communauté (religieuse et familiale), on peut se sentir au chaud, c’est une matrice dans laquelle on est bien ensemble. Se mélangent des sentiments obscurs de consolation, de mimétisme, d’emprise. On ne peut pas faire l’économie d’un chemin de foi personnel comme l’ont fait Chiara Lubich, Etty Hillesum, le pape François. Il faut penser sa croyance. Pour ma part, cette recherche spirituelle se noue avec mon goût pour la poésie, la littérature, tous les projets qui vont dans ce sens. On devrait pouvoir se mettre à la place du prophète lui-même, « se brancher » à Dieu directement et partager ce que le prophète lui-même a découvert comme horizon inouï de l’autre réalité ! On honore Dieu en faisant cela ! » Rien ne peut et ne doit empêcher ce travail de polissage pour atteindre la beauté maximale du reflet de Dieu en nous. À ce sujet, remonte en mémoire cet épisode de la vie d’Etty Hillesum dans le camp de Westerbork aux Pays-Bas. Alors qu’elle était au milieu de la boue, fatiguée, les mains rongées par l’eczéma, les femmes disaient à Etty : « Comme vous êtes radieuse ! »

Mektouba, Karima Berger, Albin Michel 2016Quant au jour de la Résurrection
Je me lèverai de la poussière de ma tombe
Le parfum de Ton amour
Imprégnera encore la robe de mon âme.
(Mektouba) 

 

Une autre histoire mettant en scène la conception de la création parle de ce travail de polissage. Elle est racontée par Jâlâl el-Dîn Rûmi 6. « Un jour, un sultan convoqua à son palais des peintres venus les uns de la Chine, les autres de Byzance. Les Chinois prétendaient être les meilleurs artistes, les Grecs, eux, revendiquaient la précellence de leur art. Le sultan chargea chacun des groupes d’artistes de décorer à fresque deux murs qui se faisaient face. Un rideau séparait les concurrents qui peignaient chacun une paroi sans savoir ce que faisaient leurs rivaux. Tandis que les Chinois employaient toutes sortes de peintures et fournissaient de grands efforts, les Byzantins se contentaient, eux, de polir et de lisser leur mur. Lorsque le travail fut achevé, le sultan entra dans la pièce réservée aux peintres chinois et sa vision enchanta son esprit. Puis, il alla chez les Byzantins et le rideau qui les séparait des Chinois fut retiré. Le reflet des peintures vint frapper le mur opposé, et leur reflet qui brillait comme un miroir emporta l’enthousiasme, tout ce que le sultan avait vu de plus beau était le mur des Chinois qui se reflétait sur celui des Byzantins 7. »

Chaque jour, Karima « se fait byzantine », à travers le travail de manducation du texte du Coran. Dans ses prières, elle recherche le vide. « C’est ma manière à moi de polir Son reflet. De plus en plus, je traduis l’islam par “abandon de soi”, “confiance en Dieu”. C’est un repos sans inquiétude ; une inquiétude sans repos.  » Dans son dernier roman, Mektouba, le héros parle ainsi de sa prière : « Chaque mot est un clou qui me suspend à l’Attente et me sauve, comme en prière, front contre sol, planté en Dieu. » Puisse-t-il en être ainsi pour tous les croyants de la terre.

Émilie TÉVANÉ

Retrouvez d’autres articles en feuilletant le dernier numéro de la revue Nouvelle Cité de mai-juin : Vivre au masculin


Notes :

  1. Association qui regroupe des écrivains de différentes traditions spirituelles. Plus sur : http://www.ecrituresetspiritualites.fr
  2. Saint-Charles à Alger.
  3. L’enfant des deux mondes, L’aube, 1998, p 42.
  4. Écrivain britannique d’origine indienne, il est l’objet d’une fatwa de l’ayatollah Rouhollah Khomeini à la suite de la publication de son roman Les Versets sataniques. Il est devenu un symbole de la lutte pour la liberté d’expression et contre l’obscurantisme religieux.
  5. Homme politique et chef militaire algérien, chef spirituel, écrivain, poète, philosophe, humaniste et théologien soufi (1808-1883).
  6. Poète mystique persan qui a profondément influencé le soufisme (1207-1273).
  7. Tiré de Éclats d’islam, Chroniques d’un itinéraire spirituel, Albin Michel, 2009.

Un commentaire sur “Penser sa croyance, l’islam de Karima Berger

  1. Madeleine says:

    Bonjour,
    Je reste admirative devant le parcours de Mme Karima Berger, j’ai eu un parcours similaire au sien mais au contraire je me suis éloignée de la religion car j’étais révoltée par les horreurs de ce qui se passait dans le monde. Je me disais que s’il existait un Dieu il ne permettrait pas autant d’atrocités.
    Comment faites vous ? J’aimerai en arriver là.
    Ayant baigné dans la foi islamique, cette spiritualité me manque et ne cesse de m’interroger.

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