Les JMJ d’un ambassadeur du pape en Pologne : souvenirs, analyse et perspectives

Spécial JMJ - servir Dieu au-delà des blocs idéologiques et culturels

Servir Dieu, au-delà des blocs idéologiques et culturels

Interviewé par Nowe Miasto (Nouvelle Cité de Pologne), Mgr Celestino Migliore est resté nonce apostolique dans ce pays du 30 juin 2010 au 28 mai 2016. Il nous livre des souvenirs personnels de JMJ, analyse les motivations des jeunes et revient sur son itinéraire personnel.

Nouvelle Cité : Quels souvenirs personnels gardez-vous des Journées mondiales de la Jeunesse ?

Mgr Celestino Migliore
© DR

Mgr Celestino Migliore : J’ai participé aux JMJ de Częstochowa en 1991, et à celles de Tor-Vergata à Rome, en 2000. En 1991, je me trouvais déjà en Pologne comme secrétaire de la nonciature, à peine réouverte après la longue parenthèse communiste. On nourrissait de grands espoirs : les jeunes des pays tout juste sortis du communisme et ceux qui venaient d’autres parties du monde étaient impatients de se rencontrer et d’échanger leurs expériences. Ce fut un merveilleux échange de dons et un joyeux moment de fraternité. C’est là que l’on a commencé à chanter Abba Ojcze (NDLR : Dieu-Père), un hymne devenu ensuite très populaire. La fraternité entre les jeunes trouvait sa source en Dieu-Père. Le pape Jean-Paul II, instigateur de l’événement, irradiait la paternité de Dieu qui accueillait les jeunes dans leurs différences, les réconciliait et les portait à composer un morceau d’humanité unie, au-delà des blocs idéologiques et culturels.

« Le pèlerin est à la recherche de quelque chose, de quelqu’un, qu’il a perdu ou n’a pas encore trouvé. »

Les grandes idéologies des cinquante dernières années perdaient peu à peu leur substance, la coexistence de la société humaine s’effilochait en guerres fratricides, génocides, conflits de cultures sous couvert de colorations religieuses. Dans la vie quotidienne, la figure du père s’était estompée, et dans la vie internationale, le rôle de leaders crédibles et fiables faisait défaut. Dans ce contexte, Jean-Paul II apparaissait comme la figure du « père » qui interprétait la fraternité, l’harmonie et l’unité que Dieu-Père a apportées sur la terre avec Jésus.

N. C. : Est-ce aussi un signal pour réveiller la conscience européenne ? En particulier chez les jeunes ?

Mgr C. M. : Les JMJ agiront certainement comme caisse de résonance face à la sensibilité européenne critique et utopique des jeunes. Critique, parce qu’ils sont les premiers à souffrir et à dénoncer les contradictions criantes qui rognent actuellement les ailes du projet européen. Et utopique parce qu’ils sont en première ligne pour partager le « rêve européen » que le pape François a illustré à Strasbourg il y a deux ans et qu’il a proposé à nouveau avec vigueur à l’occasion du prix Charlemagne qui lui a été conféré le 6 mai dernier : je rêve d’« un chemin constant d’humanisation », requérant « la mémoire, du courage, une utopie saine ».

N. C. : Lors des JMJ, il y a des milliers de jeunes. pensez-vous qu’avec autant de monde on puisse aller en profondeur spirituellement ?

Mgr C. M. : Les jeunes des JMJ accomplissent un pèlerinage. La pérégrination fait partie des pauvretés humaines, car le pèlerin est à la recherche de quelque chose, de quelqu’un, qu’il a perdu ou n’a pas encore trouvé au cours de sa vie. En ce sens, les centaines de milliers de jeunes qui afflueront en Pologne sont des « pauvres » en attente d’un accueil et de contenus qui doivent être placés sous le signe de la miséricorde.
Parmi tous les jeunes qui partiront aux JMJ, certains ne seront pas capables de dire avec certitude pourquoi ils se sont mis en route. Ce sont leurs doutes sur eux-mêmes, sur leurs propres choix, sur les conditions dans lesquelles ils sont qui constituent un premier élément de pauvreté humaine. Ces problèmes font naître en eux un sentiment de précarité auquel seuls les actes de miséricorde peuvent répondre.

« Le Seigneur réserve toujours de nombreuses surprises car Il t’emmène là où Lui veut. »

D’autres jeunes se mettent en route pour des raisons précises et nobles, le réconfort spirituel de se trouver au milieu d’une grande communauté de croyants, l’espérance de trouver des réponses à leurs propres interrogations : « Pourquoi suis-je aujourd’hui en train de partager des journées de fête et de foi avec d’autres jeunes ? De frapper à la porte d’un sanctuaire ou d’un confessionnal ? » La profondeur de leur question exige que la miséricorde joue son rôle dans la communauté des jeunes, chez les organisateurs, chez le personnel des sanctuaires et au confessionnal. D’autres encore partent pour trouver une demeure fraternelle au moins pour quelques jours, un lieu de paix et d’amitié. Même si un lieu correspondant exactement à ce que l’on cherche n’existe pas. Parvenu au but, on y retrouve encore avec persistance sa propre incrédulité, son indifférence, ses propres souffrances intérieures.

N. C. : Comment conciliez-vous votre activité diplomatique et la prêtrise ?

Mgr C. M. : Je me le demandais souvent et avec un peu d’inquiétude, il y a quelques années lorsque je commençais cette activité. Plus maintenant. À l’époque, ma passion était de passer ma vie de prêtre au milieu des gens, comme l’était celle du curé que j’admirais et qui avait allumé en moi l’étincelle pour le sacerdoce. Tout de suite après mon ordination, mon évêque m’a envoyé étudier pour entreprendre l’activité que j’ai maintenant. Cette décision fit tomber mes projets comme un château de cartes. Cela aurait pu être pour moi une tragédie si je n’avais pas rencontré, déjà en tant que séminariste, un groupe de jeunes, les Gen, qui, ayant accueilli le charisme de Chiara Lubich, cherchaient à vivre à fond chaque parole de l’Évangile. Ils n’étaient pas différents des autres jeunes, mais ils cherchaient à mettre Dieu avant toute autre chose et toute autre personne. Ce fut ce climat de vie qui me fit comprendre que ce n’est pas seulement les choses de Dieu, les beaux projets personnels qui comptent dans la vie, mais Dieu Lui-même. En commençant mon travail dans les nonciatures, j’ai compris qu’il consistait à voir cette lumière dans chaque chose, chaque événement, et à traiter chaque personne, du chef de l’État au pauvre de la rue, avec le même égard. C’est aussi le cœur du sacerdoce, c’est l’esprit de toute initiative pastorale. On ne choisit pas le sacerdoce, mais Dieu dans le sacerdoce. Et le Seigneur réserve toujours de nombreuses surprises, car Il t’emmène là où Lui veut, et Il te fait découvrir, dans chaque domaine, des potentialités merveilleuses et surtout, Il te donne la force, la joie et la satisfaction de servir là où Il te met. Avec ma mission, j’ai souvent l’impression d’être au cœur d’événements historiques. Mais les lumières des projecteurs s’éteignent vite. Ce dont je me souviens, ce qui me reste, ce qui me fait goûter la vie de chaque jour ; ce sont les petites choses, celles qui sont inspirées par le commandement nouveau de Jésus de s’aimer les uns les autres comme Il nous a aimés.

Petite biographie de Mgr Celestino Migliore : Né en 1952 dans le Piémont, ordonné prêtre en 1977, Celestino Migliore a rejoint en 1980 les services diplomatiques du Vatican. Il a été en 1992 l’observateur permanent du Saint-Siège au Conseil de l’Europe puis en 2002 à l’ONU. Le pape François vient de le choisir comme nouveau nonce en Russie.


Retrouvez d’autres articles en feuilletant le numéro de la revue Nouvelle Cité de juillet-août 2016

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