Je n’ai pas peur

    Traduit de Città Nuova, voici le témoignage courageux de l’une des premières femmes du Cameroun à devenir ingénieur et à accéder au poste de directrice des travaux publics. Elle combat la corruption et non la personne corrompue, et elle a également ouvert trois centres de réinsertion pour les jeunes filles aux conduites à risque.

 

    Il est 2 heures du matin, à 15 kilomètres de Douala, la ville la plus peuplée du Cameroun. Le ciel limpide ne porte pas l’ombre d’un nuage et une légère brise vient atténuer la chaleur moite. Patience Mollé Lobè dort, même si beaucoup d’événements rendent son sommeil lourd. Elle est la première femme de son pays à accéder au poste de directrice des Travaux publics et, depuis des années, elle combat une corruption très répandue. Mais, à présent, c’est trop : elle a accepté la proposition de se porter candidate aux prochaines élections parlementaires. Sa liste est la meilleure de toutes et a été présentée au comité national de son parti au cours de cette longue nuit. Du moins le croit-elle. 

    Elle entend du bruit partout, des claquements de portes et des cris. Plusieurs hommes armés font irruption chez elle. Leurs silhouettes sont difficiles à repérer et à identifier dans l’obscurité. Ils se déplacent agilement, comme l’argent provenant des pots-de-vin que Patience avait l’habitude de voir passer de main en main à son travail. Elle est seule dans sa chambre. Les hommes s’approchent en cassant toutes les portes de la maison sur leur passage, pénètrent dans la pièce et lui pointent un revolver sur la tempe. Ils sont venus pour l’abattre, car ce sont des tueurs à gages. L’un d’eux déclare : « Ou 100 000 euros, ou la vie. » Sans réfléchir, par pur instinct de survie, Patience répond : « L’argent est à l’extérieur, dans la chambre de mon frère. » Ce n’est pas vrai, bien sûr. D’ailleurs, elle n’a jamais vu une telle somme réunie. C’est une simple diversion qui lui permet de gagner du temps. Une fois dehors, dans la cour, elle se met à crier : « Jack, où es-tu ? Donne-lui l’argent ! » Elle s’éloigne pour le chercher, ils la perdent de vue et elle va frapper à la porte de sa cousine. Elle se cache derrière la porte en fer. « Le chef du commando, enragé, demandait où j’étais passée. » Ils frappent à sa porte. L’un d’eux remarque l’arrivée d’étrangers et ils s’enfuient dans la nuit.

    Le lendemain matin, lorsque Patience appelle un fonctionnaire de son parti, elle découvre que sa liste n’a jamais été présentée. « Il valait mieux, autrement tu ne t’en serais pas sortie vivante », lui assure-t-il. Cette femme dérangeait. Et si elle avait été élue ? N’avait-elle pas déjà créé suffisamment de problèmes avec ses mesures de transparence au sein du ministère des Travaux publics ?

    Les gens sont les mêmes partout et Patience, 57 ans, une des premières femmes ingénieurs civils du Cameroun, avait appris à ses dépens que combattre la corruption, c’est comme vouloir s’attaquer à Ebola, un virus très répandu et contagieux, difficile à éradiquer. C’est toute une mentalité qu’il faut changer, une culture consumériste qui considère l’accumulation de biens comme le seul chemin vers le bonheur. C’est le règne de l’immanence.

    « Je me suis engagée dans ce combat quand j’ai commencé à travailler, depuis que j’ai découvert le christianisme étant enfant et que j’ai adhéré à la spiritualité des Focolari », nous raconte-t-elle à Grottaferrata en arborant un doux sourire éclairant son visage rond où brillent deux yeux violets et entouré d’un bandeau blanc. Elle n’aime visiblement pas hausser le ton, apparaissant comme une femme forte, un roc, qui inspire confiance au premier contact.

    Après l’indépendance du Cameroun, en 1961, « il n’y avait pas une telle corruption dans mon pays parce que les valeurs de la culture africaine, le respect de l’autre et des choses, existaient encore. La liberté nous a apporté une nouvelle culture, et nous n’avons pas su concilier nos valeurs avec celles du christianisme. L’argent est devenu une valeur en soi. Une personne n’a l’impression de s’être réalisée que lorsqu’elle a de l’argent, une voiture et une grande maison. Au nom de l’argent, on est prêt à sacrifier n’importe quoi, même des vies humaines. »

    Sa carrière connaît des débuts difficiles. Bien qu’elle n’occupe pas une fonction à haute responsabilité, elle ne peut pas se taire en constatant que certains devis ont été, de toute évidence, falsifiés. Très vite, elle apprend que les pots-de-vin se paient à l’avance en versant 10 % de la somme définie par le contrat, même lorsqu’on ne l’a pas encore touchée. Les personnes servant d’intermédiaires entre les chefs d’entreprise et l’administration publique font ensuite gonfler les prix en se mettant d’accord avec les fournisseurs. Une fois que l’on a fixé un prix prévu dans le devis, on paie beaucoup moins cher. C’est ainsi que les gens parviennent facilement à s’enrichir sans laisser de traces. Certains contrats n’ont même jamais été concrétisés après avoir été grassement financés. « Je sais bien que je ne dois pas porter de jugement parce que nous n’avons pas les mêmes valeurs et qu’il faut beaucoup de diplomatie pour accepter ces personnes, explique Patience. Je n’ai pas peur, mais j’essaie d’employer le même langage qu’elles. J’avais coutume de dire que si on m’envoyait en galère, personne ne serait là pour m’aider. »

    Elle reste avec ces personnes même après ses horaires de bureau afin de rectifier les devis avant de les signer. « Quand je réussissais à mettre les gens en valeur, je découvrais que n’importe qui peut ressentir l’amour. » Pour la première fois, les chefs d’entreprise remarquent qu’au moins une personne ne réclame pas de pots-de-vin. Pendant très longtemps, la carrière de Patience stagne. Elle coupe l’herbe sous le pied de ses chefs qui perdent ainsi énormément d’argent. Pourtant, un jour elle rencontre un ministre qui, appréciant son travail, la nomme directrice par intérim des Travaux publics au Cameroun. Elle passe toutes ces années à former des jeunes qui luttent contre la corruption, laissant des semences destinées à mûrir car « je sais que je me bats, mais aussi que Dieu est à l’œuvre dans beaucoup de cœurs, parce que je ne fais rien d’autre que d’essayer de porter la vie de l’Évangile », confie-t-elle.

    C’est grâce à ce regard-là que, lors d’un trajet en voiture avec son mari, ses yeux croisent ceux d’une adolescente de quatorze ans qui se prostitue dans la rue. Elle fait sa connaissance et ouvre un centre, puis deux autres, pour les jeunes filles aux conduites à risque, avec ses amies des Focolari, qui suivent aujourd’hui environ 300 personnes. L’ouverture d’un centre de formation en éducation morale, en couture, en broderie et en artisanat permet à ces jeunes filles de s’orienter vers des études dans une filière qui leur correspond. « L’éducation est la clé du bien commun au sein de la société, qu’il s’agisse de lutter contre la corruption ou de former les nouvelles générations », affirme Patience.

    Après seize ans de mariage, elle perd son mari, tombé brusquement malade. Aujourd’hui, elle est à la retraite. Les menaces constantes ne lui font pas peur : elle veut continuer à être la voix des sans-voix et à œuvrer au bien commun dans son pays. « Mais, maintenant, Dieu m’a appelée en Italie pour travailler au centre international des Focolari. » L’aventure continue.

Aurelio MOLÈ

Traduit de l’italien par Claire PERFUMO

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