« J’ai décidé »

J'ai décidé

Quand un membre de notre famille nous a informé qu’il avait demandé l’euthanasie, les rapports dans la famille ont changé. Avec le cœur, nous pouvions comprendre ses raisons : il ne voulait pas que ses enfants – jeunes adultes – soient obligés de le voir souffrir et doivent l’assister dans sa phase terminale. Il était toujours si discret.

En même temps, c’était très difficile de savoir qu’on pouvait seulement encore l’aimer pour un certain temps, bien déterminé ; qu’il préférait en quelque sorte douter que notre amour nous permette de l’accompagner jusqu’au bout dans la souffrance.

« On pleure en silence. Que peut-on dire ? »

Dès ce moment, chacun a dû faire son chemin d’acceptation. On le fait en silence, car dans notre société, on ne doit pas influencer l’autre. Même pas dans la famille et même si on est nombreux. Il faut accepter la décision. Et puisque la deadline était fixée, je pense que beaucoup d’entre nous ont connu des cauchemars, des souffrances intimes à une nouvelle sorte de deuil qu’on ne connaissait pas, mais qui est déchirante. Des questions étaient repoussées : est-ce vrai que la maladie est déjà si aggravée qu’elle porte déjà à la mort ? La guérison est-elle vraiment exclue ?
La date s’approchait très vite et les derniers jours, tout le monde venait pour le saluer une dernière fois. Pour visiter un malade, nous apportons souvent un petit cadeau. Mais qu’est-ce qu’on peut donner à un malade qui va mourir demain ? Un dernier CD, car il avait annoncé que la préparation serait faite avec de la musique classique et qu’on ne devrait pas parler.
Beaucoup ont décidé de venir avec des fleurs, des fleurs blanches. Et puisqu’il y en avait tellement, il a décidé qu’un beau bouquet serait pour le docteur, à consigner après l’acte « car ce serait sa première expérience ».
Dans l’attente, notre rapport au temps change : tu voudrais que cette montre s’arrête. En même temps, tu voudrais être auprès du malade pour le consoler, le voir encore. Peut-on rester absent si on connaît l’heure ? Est-ce juste que nous ne le laissions pas seul avec son épouse ?
Il a demandé le silence. On le respecte, bien sûr. Même pas une prière donc… même si nous sommes presque tous chrétiens mais dans l’incapacité de trouver une synthèse de ce qu’on est en train de vivre. Pourtant… Dieu est présent… Il va « toucher » bientôt cet homme en l’introduisant dans Son Éternité… Il est notre frère. Souffrance.
Les docteurs arrivent en retard. Il semble que c’est une forme de respect pour faire mûrir encore la décision. L’observant, on se demande : avec quels sentiments vit-il ce changement de paradigme de son métier consacré à sauver la vie ? C’est pour cela qu’ils sont deux : le médecin femme de la maison a demandé de l’aide car « je préfère respecter le cours de la vie », affirmera-t-elle.
Quand elle part après avec les fleurs, elle murmure : « C’était plus facile que ce que je pensais. »
L’acte se fait vite. Ce corps immobilisé. On pleure en silence. Que peut-on dire ? J’ai remarqué que nous ne touchons pas le corps. C’est normal peut-être, on avait donné des bisous il y a quelques heures seulement. Quelqu’un murmure : « Au fond, c’est simple. C’est rapide. C’est commode. »

« On aurait voulu aller jusqu’au bout avec lui. »

On part : on a respecté la volonté de notre cher membre de la famille. On comprend ses raisons. Mais quelque part, on se sent aussi humilié, déchiré : on veut pleurer, on a perdu quelqu’un qu’on aimait beaucoup. On aurait voulu aller jusqu’au bout avec lui. « Il n’a pas tenu compte de nous », disait quelqu’un. Cela exprimait bien, je pense, les sentiments de plusieurs d’entre nous.
Après quelques années, un de ses enfants m’a confié : « Cette souffrance habite encore en moi. Elle est toute fraîche, et elle immobilise une certaine partie profonde de mon être. »
Nous avons été profondément touchés par les paroles du prêtre pendant la messe des funérailles qu’il a voulu célébrer. Il nous a aidés à mettre tout dans la miséricorde de Dieu.

La force du corps social

Spirituellement, ces expériences et ces questions m’ont conduite à une réalité-clé dans la vie chrétienne : Jésus sur la croix. Ces questions si essentielles de la vie m’ont fait expérimenter combien Jésus est là, présent à nos côtés. Car entre son cri à son Père : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », et « Père, entre tes mains je remets mon esprit », j’ai pu découvrir un abîme de force et de douceur, de confiance et d’unité. Cette unité-là avec le Père, cette collaboration est possible aussi pour nous grâce à Jésus. Il me semble avoir expérimenté à quel point cette vie de Jésus peut encore renouveler tous nos rapports, même sociaux.
Tout cela m’a fait beaucoup réfléchir. La liberté personnelle est un acquis et c’est un don, mais notre côté social est essentiel à notre existence. C’est aussi une force qui nous amène bien plus loin de ce que nous sommes capables de faire seuls. La souffrance, portée ensemble, peut nous enrichir beaucoup. Quand on veut éliminer les souffrances inhérentes à la vie, n’en crée-t-on pas inévitablement d’autres ? Ne faudrait-il pas descendre un peu de notre piédestal d’homme tout-puissant et nous reconnaître vulnérables et nécessiteux de gestes de compassion, de fraternité vraie et persistante ?
Et en voyant la facilité apparente avec laquelle certains jeunes de notre famille ont « assimilé cette décision de l’euthanasie », j’ai dû constater que l’acte de leur oncle leur a définitivement ouvert une nouvelle perspective de vie : « Je vis jusqu’au moment où je le veux. Puis on verra. » Mais la sagesse de l’âge n’a-t-elle pas quelque chose d’unique à offrir ? Est-il encore permis de nous montrer dans notre fragilité ?
Je voudrais que nous grandissions dans la conscience que notre vie est limitée et que la mort en fait partie. Mais la vie est sacrée. Avec cela je ne veux pas dire que l’on doit la tirer à l’infini. Mais quand la fin s’approche, n’a-t-on pas intérêt à intensifier le rapport, l’intimité, le dialogue, le pardon, le partage des souvenirs, la prière, la convivialité plutôt que vouloir courir à des soins qui prolongent un peu la vie ? Pour vivre quoi ? Et surtout avec qui ?

Anny HESIUS de la Suisse

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