Homs, un champ de désolation à refleurir

Un témoignage unique et poignant au cœur du drame syrien, celui de Mgr Casmoussa, archevêque émérite de Mossoul en Irak, accompagnant le patriarche de l’Église syriaque catholique d’Antioche, Ignace Joseph Younan en visite à Homs.

 

L’initiative de notre visite vient de Sa Béatitude Ignace Joseph Younan pour venir témoigner personnellement sur les lieux de sa solidarité avec les églises locales et y prier avec les habitants du centre ville occupé par les groupes armés depuis environ trois ans dans des conditions humaines intenables. Une visite hautement symbolique, la première d’un patriarche, juste deux semaines après la reprise du centre ville par les forces gouvernementales.

Nous allons vers le centre de la ville : de hauts blocs de bâtiments dévastés, meurtris, déchiquetés, troués par des obus ou littéralement massés sur eux-mêmes. Ce qui était jadis un grand hôtel de luxe n’est plus qu’une tour calcinée, défigurée, chancelante. Un silence impressionnant nous rend muets. Arrivé à l’esplanade de la grande Mosquée Khaled Ibn El-Walid, je regarde la coupole déchiquetée par des obus à plusieurs endroits, trouée au milieu par une ouverture béante, le cloître abîmé, les arcades écroulées, les deux minarets géants défigurés mais debout obstinément, témoins silencieux de la « désolation de l’abomination ».

2. Place devant la Mosquée Khaled Ibn El-Walid

Autrefois chic et peuplé, le quartier d’Al-Khalidya est à présent un gigantesque écran fantomatique.

Aux marches de l’esplanade, l’imam de la mosquée nous accueille à bras ouverts. Les médias encerclent les deux hommes qui échangent une large accolade. La télé syrienne, des chaînes libanaises se ruent sur les deux leaders, chrétien et musulman, et les interrogent sur leurs impressions après la libération du centre de Homs, la convivialité islam-chrétienne, le dialogue, la solidarité, la citoyenneté égale, l’impasse de l’islam politique, l’attente de la réhabilitation du centre ville et son repeuplement, les plans de reconstruction, etc. J’entends dire que les deux reconstructions devraient aller de pair : la reconstruction urbaine et celle des hommes !

Nous entrons dans la mosquée et nous mettons en ligne debout en face du mihrab (1). L’imam prie la Fatiha (2) pour le repos de l’âme des martyrs. Nous récitons à haute voix le Notre Père, lentement, les bras ouverts. C’est impressionnant, cette entente sans arrière-pensée, signe d’une longue histoire commune, d’un long che- minement mutuel vécu à travers les siècles et symbole d’une volonté de reconstruire ce vivre ensemble, malgré les voix discordantes et les vicissitudes de cette guerre meurtrière.

Visite de toutes les églises

Nous allons ensuite voir les églises chrétiennes au vieux quartier du centre ville, peuplé avant les événements d’une majorité chrétienne représentant toutes les com- munautés chrétiennes : Syriaques (n’oublions pas que la Syrie fut le berceau de l’Église syriaque avec Antioche comme capitale où furent appelés « chrétiens » les disciples de Jésus pour la première fois) ; Grecs de rite byzantin, Arméniens, maronites et protestants.

3. Évêché syriaque catholique 1

La population avait déjà quitté le quartier devenu champ de bataille, il y a trois ans. Un certain nombre d’entre eux y étaient pourtant restés : pour protéger leurs maisons des pillages, comme otages des fractions armées ou utilisés par ceux-ci comme cuirasses humaines pour empêcher l’armée régulière de les matraquer, pour accompagner les syriens dans leur détresse. Comme le fit ce vieux père Frans, jésuite hollandais, présent en Syrie depuis cinquante ans. Il était resté seul dans son couvent où il accueillait de nombreuses familles, y compris des musulmanes, quand un homme des milices l’a abattu chez lui.

La première station fut donc la cathédrale syriaque catholique qui englobe l’évêché. Malgré la misère de la situation, les prêtres entament le chant liturgique de la réception d’un patriarche ou d’un évêque. Le prêtre nous montre le crucifix avec les bras pendants sans croix, qui trône sur l’autel de fortune qu’ils ont érigé pour célébrer la messe dimanche dernier, devant une poignée de fidèles venus retrouver ce qui reste de leurs maisons pillées.

Nous visitons ensuite la célèbre église Um Ezennar (Mère de la Ceinture) des Syriaques orthodoxes. Selon la tradition, elle garderait la ceinture de la Vierge Marie montant au ciel. C’est une relique très vénérée par les chrétiens et les musulmans. À l’intérieur, le jeune évêque orthodoxe prononce un mot d’accueil chaleureux au patriarche catholique. Celui-ci, dans son discours, insiste justement sur l’unité de l’Église syriaque avec ses deux ailes, catholique et orthodoxe. Le thème de l’unité, de l’espérance aussi pour la reconstruction des églises, des communautés et de la ville aura été le leitmotiv de tous les discours ou interviews du patriarche pendant cette tournée. D’ailleurs, il a tenu à visiter toutes les églises de Homs, sans exception.

Enfin, nous nous rendons à la maison des Pères Jésuites où nous nous recueillons devant la tombe du père Frans dans le petit jardin intérieur du couvent. Une chose me frappe. Au-dessus de la tombe, gisant humblement à même l’humus du jardin, un grand poster en plastique représente le vieux père (74 ans), tout souriant dans son jean, avec une petite fille qui enlace affectueusement sa jambe. Était-elle l’une de celles qu’il hébergeait dans sa maison pendant tout ce temps de désolation ? Ou venait-elle de l’une de ces familles à qui il portait secours à bicyclette ?

7. Tombeau du père Frans

Reconstruire… et revivre

Notre dernière étape est la visite de l’officier responsable de la sécurité militaire. Un homme à la fois jovial, auto- ritaire et résolu. « C’est d’ici qu’a commencé le premier pas de la décision d’arriver à une solution négociée », note le père Michel (notre guide) en désignant le bureau du militaire. Et celui-ci de renchérir sur le rôle décisif qu’a eu ce prêtre sexagénaire, respecté et apprécié à la fois par les insurgés armés et les autorités militaires et civiles officielles ; présent sur tous les fronts pour secourir, porter des vivres, négocier même la libération d’otages, de part et d’autre. C’est cet office de « pont de paix » reliant les deux bords qui a gagné le pari d’un accord d’évacuation.

Il reste maintenant la bataille, plutôt l’aventure, du reconstruire et du revivre ! Toutes les guerres finissent par là où elles devraient commencer : les négociations. Puissent les belligérants, et par derrière les fournisseurs d’armes et supporters internationaux de cette guerre meurtrière, dont les victimes sont, des deux bords, le peuple syrien, comprendre cette sagesse. C’est le peuple syrien qui doit décider de lui-même. Toutes ses forces, diri- geantes et opposantes, doivent absolument croire et accepter le langage du dialogue comme moyen de sortir de l’impasse de la guerre. La porte au vrai dialogue, c’est le courage d’écouter l’autre dans ses griefs.

 

Mgr Georges CASMOUSSA

Extraits du témoignage « 7 heures à Homs » écrit le 22 mai 2014. Mgr Georges CASMOUSSA est l’auteur de Jusqu’au bout, Éds. Nouvelle Cité, prix littéraire 2012 de l’Œuvre d’Orient.

 

(1) : Niche qui indique la direction de La Mecque.

(2) : Sourate d’ouverture du Coran.

 

 

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