Fratelli tutti ou l’éthique du bon Samaritain

Fratelli Tutti

L’ÉCONOMISTE LUIGINO BRUNI DÉCRYPTE LES GRANDES LIGNES DE LA NOUVELLE ENCYCLIQUE DU PAPE FRANÇOIS, Fratelli Tutti (Tous frères), publiée le 4 octobre dernier. Plaidoyer contre les maux qui rongent notre monde (populisme démagogique, religiosité sans amour, mépris des victimes et des pauvres, en particulier des migrants, etc.), ce texte dense appelle à vivre l’amitié sociale avec tous, y compris la création. Fratelli tutti ou l’éthique du bon samaritain.

1. Le pape François écrivit les premiers mots de son discours sur la fraternité le soir du 13 mars 2013, au moment de choisir son nom.Si « François » représente plusieurs messages à la fois, il incarne avant tout un message de fraternité – fratres, « frères ». Durant ses sept années de pontificat, François a souvent écrit sur la  fraternité. Pourtant, ses plus belles paroles sur la fraternité ne nous viennent pas de sa plume : il les a exprimées par ses gestes, pour en faire des paroles incarnées et  muettes.

2. Dans Fratelli tutti, le pape François fonde le caractère biblique de son discours presque exclusivement sur la parabole du bon Samaritain, que l’on trouve dans  l’évangile de Luc. Un choix important et percutant, qui annonce d’emblée que la fraternité au sens où l’entend François est la fraternité universelle axée sur la victime.  François choisit de regarder le monde en se tenant aux côtés des victimes ; à partir de là, il l’aime et le juge, dès son premier voyage, lors duquel il tint à se rendre à  Lampedusa. François écrit : « Cette parabole est une icône éclairante, capable de mettre en évidence l’option de base que nous devons faire pour reconstruire ce  monde qui nous fait mal. Face à tant de douleur, face à tant de blessures, la seule issue, c’est d’être comme le bon Samaritain. Toute autre option conduit soit aux côtés  des brigands, soit aux côtés de ceux qui passent outre sans compatir avec la souffrance du blessé gisant sur le chemin. […] Il n’y a plus de distinction entre  l’habitant de Judée et l’habitant de Samarie, il n’est plus question ni de prêtre ni de marchand ; il y a simplement deux types de personnes : celles qui prennent en  charge la douleur et celles qui passent outre ; celles qui se penchent en reconnaissant l’homme à terre et celles qui détournent le regard et accélèrent le pas » (67,  70).

François choisit de regarder le monde en se tenant aux côtés des victimes.

Le prochain, le frère et la sœur dont parle l’Évangile ne sont pas uniquement nos voisins. C’est là une dimension essentielle de cette fraternité nouvelle et différente.  C’est sur cette orientation que François construit la charpente spirituelle et éthique de Fratelli tutti. Une première implication importante concerne précisément la  dimension religieuse : « Chez ceux qui passent outre, il y a un détail que nous ne pouvons ignorer : il s’agissait de personnes religieuses. Mieux, ils œuvraient au  service du culte de Dieu : un prêtre et un lévite. C’est un avertissement fort : c’est le signe que croire en Dieu et l’adorer ne garantit pas de vivre selon sa volonté »  (74). Il ne suffit donc pas d’être religieux pour être frères et sœurs au sens où l’entend l’Évangile. Le monde est rempli de personnes qui, une fois sorties de l’église,de  la synagogue, de la mosquée ou du temple,préfèrent ne pas se pencher sur les victimes et passer leur chemin. […] En fondant sa fraternité sur cette parabole,François nous présente une fraternité large, inclusive, interculturelle et interreligieuse, la plus ouverte possible. Voilà qui est tout à fait remarquable.

3. Après avoir évoqué la relation entre les trois grands mots qui résument la démocratie moderne – liberté, égalité, fraternité (103, 104, 105) –, François aborde  directement certains des grands thèmes de la doctrine sociale de l’Église, de son pontificat et de l’économie actuelle. Le premier a trait au lien entre propriété privée et  destination universelle des biens. Dès les premiers temps, avec les Pères, l’Église a eu soin de rappeler que le droit à la propriété privée des biens est secondaire par  rapport à un principe plus essentiel, à savoir : les biens que nous possédons constituent un don. Un principe ayant ses racines dans l’humanisme biblique où « la terre  est celle du Seigneur », tandis que nous sommes de simples utilisateurs d’une terre qui demeure éternellement terre promise et donnée. Au cours de l’histoire de  l’Occident, la propriété privée s’est considérablement agrandie jusqu’à être déclarée « sacrée ». Voilà pourquoi il importe que le pape redonne sa place centrale au  principe de fraternité car, si la propriété privée constitue le principe fondamental de la liberté individuelle, la destination universelle des biens est la pierre angulaire d’un  humanisme de la fraternité : « Dans ce sens, je rappelle que “la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée, et elle a souligné la fonction sociale de toute forme de propriété privée” » (120).

Il ne suffit pas d’être religieux pour être frères et sœurs au sens où l’entend l’Évangile.

4. L’idée de fraternité fondée sur l’éthique du bon Samaritain entraîne d’autres conséquences politiques et économiques dans des domaines situés au cœur du débat  public et de la vie des classes les plus défavorisées de la terre. L’encyclique tourne en effet son regard principalement vers les derniers, les plus fragiles, les plus  pauvres : c’est sous cet angle que François regarde le monde, en se tenant aux côtés de Lazare, sous la table du riche ; à partir de là, il observe et juge la vie de notre  temps. Cette perspective offre ainsi un thème cher au pape François : « Nos efforts vis-à-vis des personnes migrantes qui arrivent peuvent se résumer en quatre  verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer » (129). Il convient d’accueillir les migrants en ayant à l’esprit l’avantage mutuel et non en leur faisant l’aumône (le  pape nous rappelle que les migrants nous apportent et nous ont toujours apporté de nombreux bénéfices) ; cependant, ils doivent d’abord être accueillis selon le  principe de la gratuité. François se situe souvent sur plusieurs niveaux, en soulignant toutefois, parmi eux, l’ordre moral. C’est ainsi qu’il précise : « Cependant, je ne  voudrais pas limiter cette approche à un genre d’utilitarisme. La gratuité existe. C’est la capacité de faire certaines choses uniquement parce qu’elles sont bonnes en  elles-mêmes, sans attendre aucun résultat positif, sans attendre immédiatement quelque chose en retour. Cela permet d’accueillir l’étranger même si, pour le moment, il  n’apporte aucun bénéfice tangible. Mais certains pays souhaitent n’accueillir que les chercheurs ou les investisseurs. Celui qui ne vit pas la gratuité fraternelle fait de  son existence un commerce anxieux ; il est toujours en train de mesurer ce qu’il donne et ce qu’il reçoit en échange. Dieu, en revanche, donne gratuitement au point  d’aider même ceux qui ne sont pas fidèles » (139-140).

Cette encyclique aborde un autre thème classique mais nouveau chez François la distinction entre « peuple, populaire et populisme ». François se montre extrêmement  critique envers les gouvernants qui se servent du peuple à leur avantage au lieu de servir le peuple. Il a ainsi des mots très durs dans certains passages,  parmi les plus percutants et vivants de son texte, où l’on reconnaît aisément son genre littéraire si caractéristique : « Le mépris des faibles peut se cacher sous des  formes populistes, qui les utilisent de façon démagogique à leurs fins, ou sous des formes libérales au service des intérêts économiques des puissants. Dans les deux  cas, on perçoit des difficultés à penser un monde ouvert où il y ait de la place pour tout le monde, qui intègre les plus faibles et qui respecte les différentes cultures »  (155).

5. Cette encyclique marque également la fin de la doctrine de la « guerre juste ». Cela faisait des années que l’on attendait une parole claire et énergique sur cette part  de doctrine chrétienne qui contrastait violemment avec les discours sur la paix émanant de François et nombre de ses prédécesseurs. À présent, enfin nous  l’avons : « Il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. Jamais plus la guerre ! »  (258). L’encyclique s’achève sur quelques mérites que François reconnaît à certains grands hommes (peut-être aurait-il été bon, ici aussi, d’inclure au moins une  femme) : « Dans ce cadre de réflexion sur la fraternité universelle, je me suis senti particulièrement stimulé par saint François d’Assise, et également par d’autres frères  qui ne sont pas catholiques : Martin Luther King, Desmond Tutu, Gandhi et beaucoup d’autres encore. » Le pape cite également le bienheureux Charles de Foucauld  (286). Tout discours sur la fraternité est pluriel et tout chant fraternel est une symphonie.
Luigino BRUNI
Extraits de la préface de l’encyclique publiée par les éditions Paulines en Italie

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