Fidélité : la nouvelle donne

Pour les générations élevées dans la culture du zapping, durer dans ses relations et ses engagements n’est pas si évident. Elles vont devoir réinventer une fidélité qui ne renie pas leur liberté.

 

De Monique HÉBRARD, auteur, entre autres, de Femmes, hommes, une nouvelle alliance, Plon, 1996 et de Jésus ou le désir amoureux. 37 méditations, DDB, 2013.

J’étais un jour invitée à parler de l’amour dans une classe de Terminale d’un lycée libre de province, dans le cadre de ces heures obligatoires qui remplacent la catéchèse et où les élèves viennent en traînant les pieds. Après un démarrage difficile, le silence se fit, impressionnant, quand j’abordai le thème de la fidélité. Mais, quand j’ai proposé aux élèves de donner leur avis, personne n’a pris la parole. À la fin, un garçon et une fille sont venus me trouver et m’ont dit : « Vous avez eu raison de parler de la fidélité. On en tous envie, mais on n’ose pas y croire et tout le monde a eu les boules [1] de parler. » Ils en rêvent… mais ils n’osent pas y croire. Ce n’est pas étonnant. Ils sont entourés de copains dont les parents sont séparés, quand ce n’est pas le cas des leurs ; toutes les séries télévisées mettent en scène des familles recomposées. Bref, le mariage qui casse, c’est la norme [2], et pourtant la fidélité reste une valeur phare. Paradoxalement, peut-être plus que jamais.

Quand l’amour s’invite

En effet, aujourd’hui, le moteur de la fidélité dans le mariage, c’est l’amour, et cela complique les choses ! Cela n’a pas été toujours le cas : la fidélité dans le couple fut à l’origine une nécessité vitale qui fournissait à l’homme une femme pour lui assurer sa descendance, et à la femme un homme pour lui assurer la protection et les ressources de la chasse et de la pêche. Puis le mariage devint une institution, dont le seul officiant était le notaire, et qui, outre la survie de l’espèce humaine, assurait la préservation et la transmission du patrimoine. C’est seulement vers le Xe siècle que l’Église commença à s’intéresser au mariage, pour en faire un sacrement au XIIIe siècle. Dans la France rurale du Moyen-Âge, les paysans, pauvres, ne passaient guère à l’église, et au XIXe siècle, on disait des ouvriers qu’ils se mariaient « derrière l’église » ou « à la mairie du 13e » (il n’y avait que 12 arrondissements jusqu’en 1860 à Paris) et ils vivaient souvent « à la colle ».
Durant longtemps, pour l’Église, le mariage fut un pis-aller pour encadrer la procréation, mais il ne devait en rien faire place au plaisir et à la passion. La sexualité ne devait servir qu’à faire des enfants. « Quoi de plus répugnant que d’être passionné de la femme comme d’une amante », disait saint Jérôme au IVe siècle. Et les sermons du franciscain Bernardin de Sienne au XVe siècle ne cessaient de mettre en garde contre les dangers encourus par les hommes dans le mariage à cause de la perversité des femmes : « Sur 1000 ménages, 999 appartiennent au diable », assurait-il !!! Comment s’étonner alors que dans la bourgeoisie catholique des XVIIIe et XIXe siècles, il était quasiment normal que les hommes aient une épouse pour le devoir et une maîtresse pour le plaisir et la passion ! Mais on ne remettait pas pour autant en cause les principes, sauf dans une littérature bonne pour la censure. D’ailleurs, le divorce était interdit.

L’avènement de la fidélité à soi-même

La synthèse entre l’institution du mariage et l’amour n’est qu’un acquis récent. Qui n’aura pas eu la vie très longue, comme si l’union de ces deux termes était une gageure. La fracture entre institution et amour se dessine en 1965, année des basculements dans les statistiques (augmentation du divorce, baisse de la pratique religieuse…) avant que Mai 68 n’ébranle les assises de la société, notamment celles du mariage sur au moins trois points sensibles. Le meurtre symbolique et définitif du père sape toute autorité institutionnelle ; l’accès des femmes à leur indépendance professionnelle et sexuelle, et à la maturité culturelle et juridique, bouscule l’équilibre des rapports homme-femme ; la prégnance de l’individualisme et de la satisfaction du désir sape la solidité du couple. Les années 70 proclament la grande liberté sexuelle et même affective de chacun. Cinquante ans plus tard, on déchante un peu : la liberté sexuelle en a pris un coup avec le SIDA ; et la conjonction des divorces et de la crise économique fait apparaître de grandes fragilités dans les familles monoparentales et également pour les hommes frappés par le divorce. Les slogans libertaires ont un peu laissé la place à une prise de conscience que la famille est une valeur précieuse [3], le seul enracinement que l’on n’a pas envie de laisser partir en fumée, et l’on a vu au printemps 2013 une partie de la France, jeunes en tête, manifester avec passion en sa faveur.

La durée n’est plus ce qu’elle était

Pourtant, rien ne sera plus comme avant, et fidélité ne rime plus avec durée, et ceci dans tous les domaines de la vie. Car la fidélité envers soi-même a pris le pas sur la fidélité envers l’autre ou envers une institution. À la sacralisation de l’individualisme et à l’exigence subjective d’authenticité personnelle, s’ajoutent les conditions objectives de la vie actuelle. On vit plus longtemps et on subit le rythme accéléré des changements et d’une mondialisation qui aplanit les identités. Rien n’est assuré de façon durable : ni le travail, ni les retraites, ni le couple, ni la capacité des politiques à résoudre les crises, ni la paix, ni même la survie de la planète. La stabilité de chacun est menacée par les rythmes de travail, les déplacements professionnels, les périodes de chômage, l’attrait des sites de rencontre, l’esclavage de l’immédiateté. Tous ces ingrédients, ajoutés aux fragilisations institutionnelles, entretiennent une immaturité typique de l’époque. L’engagement dans la durée devient difficile partout, que ce soit dans le couple ou dans la vie monastique, et il n’est pas exceptionnel de changer de religion [4]. On s’engage avec un désir de durée, certes, mais on évolue en maturité ou à cause des fractures de la vie, et il en résulte que l’on ne se sent plus en phase avec l’engagement pris. La définition de la fidélité, au XXIe siècle, serait donc : fidélité à soi-même entraînant des fidélités successives à des partenaires ou à des institutions.

Dans les pas de Yahvé

Il ne s’agit pas pour autant d’être pessimiste. Les acquis de la liberté personnelle et du désir d’un amour vivant sont précieux. Mais il nous faut réinventer, avec les données nouvelles de la vie, une fidélité dans laquelle l’institution et les partenaires prennent en compte ces exigences de la liberté et de l’évolution personnelles. Dans le domaine du couple, cela suppose que l’on cesse de confondre amour et sentiment amoureux fusionnel, que l’on soit capable de pardon, de remise en question, de nouveaux départs et d’un grand respect de l’autre. Pour vivre la fidélité dans la durée aujourd’hui, il faudra sans doute se faire aider ; d’ailleurs les conseillers conjugaux, les sessions offertes par les communautés nouvelles de l’Église catholique et par de nombreuses associations sont là pour cela [5]. La fidélité dans la durée ne sera jamais chose facile, mais ô combien magnifique ! On peut en trouver une superbe illustration dans la fidélité de Yahvé à son peuple dans l’Ancien Testament. L’épouse – Israël, Jérusalem – est sans cesse infidèle, elle se prostitue, elle oublie son fiancé, et tous deux traversent des événements parfois très difficiles, mais Lui ne l’oublie jamais. Parfois il entre dans une colère noire mais il revient sans cesse vers elle avec une tendresse infinie. La fidélité se nourrit de sentiments mais aussi d’une volonté toujours renouvelée.

Notes
[1] Ndlr : « Avoir les boules » signifie « avoir honte ».
[2] INED. Le pic du pourcentage des divorces a été atteint en 2006 avec 52,3 % des mariages. En 2011, il était de 46,2 %. Mais il faut noter qu’entre ces deux dates le nombre des mariages a continué de baisser. (283 036 mariages et 60 462 PACS en 2005. 236 826 mariages et 205 558 PACS en 2011.) Selon un sondage de 2005 : 39 % des hommes et 25 % des femmes avaient trompé leur partenaire.
[3] Depuis plus de 20 ans, dans toutes les études sur les valeurs auxquelles tiennent les Français, la famille vient en tête.
[4] Danièle Hervieu-Léger a analysé ce phénomène de changement de religion dans son livre Le pèlerin et le converti, Flammarion 1999.
[5] Un récent sondage indique d’ailleurs une évolution : 85 % des femmes préfèrent un homme peu actif sexuellement mais fidèle.

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