La fidélité, un idéal ?

Intérêt, bonne image de soi, respect des normes sociales ; les ressorts psychiques qui sous-tendent la fidélité sont nombreux. Et si l’idéal était justement de ne pas l’idéaliser…

De Jeanne-Hélène MAYAUX, Psychologue clinicienne, conseillère conjugale et familiale, psychothérapeute de couple.

 

Une valeur dépassée ou de nouveau à la mode ? Difficile à dire tant notre société est parcourue par des courants contradictoires. Dans notre monde hyperconnecté, il semble que nous pourrions maintenir une continuité de relation avec les personnes de manière plus aisée que par le passé. Dans un même temps, cette fidélité serait moins une valeur de confiance en l’autre (fides) qu’une manière de se réassurer socialement. Il est courant par exemple d’entendre les personnes comparer leur nombre d’amis sur Facebook. Dans notre monde contemporain marqué par des rythmes et une temporalité très courts, quel est le sens de la fidélité ? En effet, celle-ci renvoie à la question du lien et du temps. L’enfant pourra se construire psychiquement à condition d’expérimenter un lien suffisamment bon ; c’est-à-dire une certaine fidélité de ses parents dans leur présence et leur capacité à pouvoir répondre à ses besoins de sécurité. La fidélité serait donc l’humus sur lequel se développe notre identité. Sans une expérimentation suffisante de la fidélité dans nos premiers liens infantiles, nous aurons du mal à nous engager dans des relations durables. Ainsi, en fonction de notre « capital fidélité » engrangé, nous donnerons une signification différente à la fidélité. La relation de couple et ses aléas sont la référence pour approcher ces différents modes de fidélité. En effet, c’est dans cette relation que bien souvent, à notre insu, viennent se rejouer les ratages, les manques de nos premiers liens que nous cherchons à réparer. Ou plus exactement que nous imaginons réparer. Ce qui introduit la notion d’idéal.

L’autre, un faire-valoir?

Le psychanalyste Gérard Bonnet [1] propose quatre modes d’investissement psychique de cet idéal de fidélité : le besoin narcissique, l’avantage utilitaire, l’obligation sociale, la fidélité dite fondamentale. Paradoxe : cette dernière fidélité n’est efficace qu’à condition de renoncer à l’idéaliser. Dans l’idéal narcissique de la fidélité, la finalité serait : je reste avec l’autre car il me sert de faire-valoir. Je me regarde dans l’autre qui me renvoie une bonne image de moi. Dans cette forme de relation, la désillusion est brutale lorsque l’autre ne vient plus rassurer narcissiquement et la vengeance peut être terrible en cas de séparation. La perte de l’autre est alors insupportable. Même si cette dimension est toujours présente dans la relation, le danger survient lorsque cette tendance est dominante. L’avantage utilitaire se retrouve quand on tient à l’autre pour des raisons pratiques et utilitaires. Les partenaires restent ensemble parce qu’ils ont des intérêts communs (argent, enfants, entreprise). Cette forme de fidélité peut faire tenir la relation un certain temps mais n’est pas un gage de durée : l’amour peut reprendre ses droits à un moment donné et être recherché ailleurs. La fidélité comme idéal social se retrouve dans l’adhésion à des idéaux de la société et de la religion avec le désir d’y satisfaire. Bien souvent, cela permet de trouver une place dans cette société. Dans la notion d’« adhérer » on retrouve le terme « adhésif » et le risque de se conformer aux désirs d’autres personnes, d’obéir à la société ou à la religion sans réellement y prendre part. Ce type d’idéal de fidélité inconditionnelle, jamais remis en question, peut aussi devenir narcissique tant son abandon provoquerait l’effondrement des personnes. Ce qui peut déboucher sur une certaine hypocrisie. Mais par l’engagement qu’elle représente, en particulier par l’institution du mariage, elle protège les partenaires des aléas de l’existence et surtout les enfants. Certains rejettent cette forme d’idéal au nom de l’amour et des sentiments.

Un ouvrage à remettre sur le métier

Venons-en au dernier idéal, celui de la fidélité dite fondamentale. Il implique que deux personnes marquées par leur manque renoncent à trouver la complétude en l’autre ou dans la société. Elle n’est pas un don magique. Elle passe au prisme des tentations, des épreuves qui nous ouvrent à l’autre et aux autres. Elle peut même devenir source de plaisir. C’est un ouvrage sans cesse remis sur le métier, à l’exemple de Pénélope, l’héroïne mythique. Dans l’attente de son mari Ulysse parti guerroyer et que l’on croyait disparu, n’a-t-elle pas défait chaque nuit durant vingt ans l’ouvrage tissé le jour pour échapper aux sollicitations de ses prétendants ? Nous oscillons sans cesse dans nos relations amicales ou de couple entre ces idéaux de fidélité. Reste que c’est dans le dernier, dans cet idéal partagé, dépouillé d’enjeux narcissiques et de projections de chacun, que la fidélité a le plus de chances de durer.

[1] Auteur de « La fidélité dans le couple et ses avatars », revue Dialogue, 2013/2 N° 2000, pp. 37-48

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