Etre chrétien et construire des ponts à Istanbul

Les focolarines présentes a Istanbul c Véronique Alzieu

Depuis 1967, un focolare Masculin et un féminin existent à Istanbul. Agnès, Hongroise, Danila, Angela et Umberta, Italiennes, composent le focolare féminin installé depuis l’origine tout près de la célèbre rue Istiqlal, une des principales artères de la ville. C’est Umberta qui nous reçoit et revient sur l’histoire de cette communauté discrète qui tisse des liens profonds avec des communautés très diverses.

Nouvelle Cité : Dans quelles circonstances cette communauté a-t-elle été créée ?

Umberta Fabris : Le focolare existe à Istanbul depuis la fin des années 60. Le patriarche Athénagoras avait souhaité faire la connaissance de Chiara Lubich après avoir entendu parler d’elle et de son désir d’unité. Elle est donc venue ici à Istanbul en 1967 pour la première fois et à partir de ce moment-là, une relation spirituelle très profonde et quasi filiale s’est installée entre eux. Athénagoras était un homme charismatique. Il portait lui aussi le désir ardent de retrouver une unité pleine avec l’Église catholique. Tout le monde se souvient de la rencontre historique avec le pape Paul VI à Jérusalem en 1964, après des siècles de dialogue rompu. Chiara s’est donc retrouvée de manière informelle à tisser des liens entre le pape et le patriarche. Avec le patriarche, c’était deux charismes qui se découvraient et qui portaient une même passion pour l’unité des chrétiens comme une réponse dans l’Église au testament de Jésus « que tous soient un ».

N. C. : Il était donc naturel de fonder une communauté ici à partir de cette nouvelle relation d’unité avec le patriarche ?

U. F. : Athénagoras s’est aussitôt déclaré nouveau disciple de Chiara ! Il se retrouvait pleinement dans l’intuition qu’elle portait. Alors, très vite, elle a pensé installer un focolare à Istanbul mais il ne faut pas perdre de vue que, déjà dans les années 60, l’Église se trouvait dans une situation difficile dans ce pays. C’est pourquoi Chiara a fait naître une communauté dont la mission principale serait d’être un soutien pour le patriarche. À la mort d’Athénagoras en 1972, le focolare n’a plus existé pendant quelques années mais il a rouvert en 1978 avec la venue de Maria Voce, la présidente actuelle du mouvement des Focolari. Elle y a vécu dix ans. Cette expérience l’a vivement marquée.

N. C. : Dans un contexte qui a profondément changé et qui vous oblige à rester très discrètes, quel est aujourd’hui le sens de votre présence à Istanbul ?

U. F. : Je dis toujours que l’on ne peut pas faire grand-chose mais on peut être. Et à mon avis, pour un chrétien, le simple fait d’être présent est une chance que l’on donne à nos partenaires musulmans. C’est l’occasion de construire une relation fraternelle, de connaître les chrétiens, de partager une amitié, de vivre quelque chose ensemble, aussi simple soit-elle. Se découvrir, voir qu’il est possible de nouer des liens, et que nous avons tous le même désir d’aimer et d’être aimés, c’est bouleversant.

« Chrétiens, musulmans, nous avons tous le même désir d’aimer et d’être aimé, c’est bouleversant. »

Nous avons des liens très étroits avec le patriarche Bartholomée, nous nous sentons de sa famille et il nous manifeste que c’est ainsi qu’il nous considère. Avec l’Église catholique et les autres Églises orientales, nous avons aussi de nombreuses relations à travers toutes les familles de religieux, de religieuses et les chrétiens appartenant à différentes communautés d’Orient. Il est essentiel pour nous d’aller en profondeur dans ces relations, d’être disponibles pour donner et recevoir dans les petites choses toutes simples du quotidien. Ce sont des liens féconds.

N. C. : Vous qui avez vécu dans plusieurs pays musulmans, qu’avez-vous appris de l’islam et des musulmans ?

U. F. : Leur religiosité me marque avant tout, quand elle est vécue sincèrement. Elle me dit quelque chose de beau car les musulmans ont une manière particulière de se recevoir de Dieu. On sait qu’islam signifie soumission. C’est une véritable conception de la vie qui se traduit jusque dans les expressions courantes comme « si Dieu le veut », qui rendent Dieu très présent, très proche. Se sentir soumis à Dieu et à sa volonté, considérer tout ce qui arrive comme étant sous Son regard, c’est positif pour moi, Occidentale qui viens d’une culture où l’on a relégué Dieu bien loin des hommes !

N. C. : Dans ce pays très majoritairement musulman, vous est-il arrivé de douter de la raison d’être de l’église?

U. F. : Non, jamais car, comme je vous l’ai dit, ma raison d’être ici se trouve dans le simple fait d’être chrétienne. Alors, plus je suis en contact avec ceux qui sont différents de moi, plus je me sens poussée à aller aux racines de ce qui fait ma foi et mon appartenance à l’Église catholique.

N. C. : Il y a une continuité dans la présence de ce focolare entre les années 60 et aujourd’hui ?

U. F. : Absolument, c’est la même vocation. C’est la rencontre avec Athénagoras et une soif commune d’unité qui a donné à Chiara l’occasion de fonder ce focolare. C’est ce qui nous habite toujours 50 ans plus tard ! Nous voulons établir des liens de fraternité et d’unité avec tous ceux que nous rencontrons, au nom de Jésus. Il nous a révélé que nous sommes frères, alors que nous parlons avec un musulman ou un chrétien, nous sommes en présence d’un frère qui est l’image de Dieu.

« Il est essentiel d’aller en profondeur dans ces relations, d’être disponibles pour donner et recevoir dans les petites choses du quotidien. »

N. C. : Maria Voce vous rend-elle visite de temps en temps ?

U. F. : Oui, elle revient volontiers ! Elle est venue à l’automne 2015 pour la rencontre annuelle d’une quarantaine d’évêques de différentes Églises. Cette année-là, à la demande du patriarche Bartholomée, cet événement a eu lieu à Istanbul. C’était une très belle expérience œcuménique, l’expérience de ce que serait l’Église s’il y avait une unité visible. C’était très fort de circuler dans cette grande ville avec ce groupe d’évêques, et entre autres de visiter l’église Sainte-Sophie devenue une mosquée puis un musée.

N. C. : Depuis votre appartement, vous avez une vue exceptionnelle sur Istanbul, le Bosphore, la corne d’or. pour vous, y a-t-il quelque chose de symbolique dans ce panorama ?

U. F. : Je me retrouve souvent sur le balcon à prier pour cette grande ville de 18 millions d’habitants ! Nous pourrions nous sentir quantité négligeable, mais je sens que nous ne sommes pas seules et que Dieu est avec nous. Je crois profondément qu’Il regarde ces 18 millions de personnes une à une et qu’Il a un plan d’amour sur chacune d’elles, sur ce pays. Dans ma prière, je lui demande de faire en sorte que nous l’aidions à réaliser ce qu’Il veut. Istanbul est un lien très fort entre Orient et Occident, c’est un « pays pont » comme l’a dit le pape François quand il est venu en 2014. C’est ce que nous voulons être, un pont de fraternité avec chacun de ceux que nous croisons ici. Sa population est une mosaïque de différences et vivre en harmonie avec toutes ces différences n’est pas une chose facile, c’est parfois même douloureux. Mais c’est ce qui donne sens à notre vie ici.

Véronique Alzieu

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