Entrer dans le cours sacré d’une vie – Témoignage

Ex-infirmière, (dont quelques années en service d’hématologie) Marie-Hélène a accompagné plusieurs personnes hospitalisées en fin de vie. Elle nous partage les souvenirs de ces instants suspendus entre terre et ciel où brûle le feu sacré de la vie.

Il y a environ deux ans, ma maman, 96 ans, fut hospitalisée en service de neurologie pour un AVC. Suite à une surinfection pulmonaire, son état a empiré rapidement et elle respirait de plus en plus difficilement. Elle était très bien prise en charge dans le service par un personnel compétent et attentionné, mais néanmoins elle souffrait beaucoup en dernier lieu. Avec ma famille nous avons rencontré le chef de service qui nous a avertis de la gravité de son état. Nous lui avons alors demandé de faire en sorte qu’elle ne souffre pas et que l’on ne tente pas de soins invasifs (tel que la pose d’une sonde alimentaire car elle n’avalait plus rien) et nous sommes restées auprès d’elle le plus de temps possible autorisé par le service. C’était pénible de la voir chercher son souffle et de ne rien pouvoir faire pour la soulager. Quelqu’un d’entre nous, bouleversé, a alors dit : « Moi, je ne veux pas souffrir comme cela, et si cela m’arrive, j’ai pris mes dispositions, je demande l’euthanasie. » Comme je comprenais bien cette réaction ! Et la tentation d’une telle pensée me venait à l’esprit à moi aussi, tellement c’était dur de la voir souffrir mais quel cas de conscience ! Et en plus c’était ma maman !

Nous avions l’habitude avec elle à la maison de dire ensemble le chapelet et nous avons continué à l’hôpital. Je le lui récitais à l’oreille tout doucement et elle se redressait imperceptiblement dans son lit même si elle gardait ses yeux fermés et ne communiquait plus. Je remarquais alors que son visage se détendait, qu’elle semblait soulagée. Je continuais à lui donner des nouvelles de la famille et de tous ceux qui priaient pour elle. L’aumônier aussi passait la voir mais elle ne pouvait plus communier.

Le dernier jour, elle s’est mise à suffoquer, je suis sortie de la chambre en pleurs et ai couru chercher le médecin pour qu’il la soulage. Il est venu avec moi près d’elle en me prenant par les épaules et il m’a expliqué avec douceur qu’à ce stade il ne pouvait plus rien faire. Ce geste tout simple m’a réconfortée. Il a consolé ma nièce qui pleurait, a pris du temps avec nous. Les infirmières ont rafraîchi maman et l’ont réinstallée plus confortablement dans le lit.

Quand cela a recommencé je l’ai prise dans mes bras. Sa respiration était bloquée. Soudain elle a ouvert grand ses yeux et m’a regardée d’abord étonnée puis avec un regard profond, intense comme quand elle voulait me faire comprendre quelque chose. Elle était très présente et lucide. Et là pour moi ce fut une grande surprise, on aurait dit qu’elle se réveillait et il n’y avait pas la moindre trace de souffrance dans ses yeux. À ce moment-là, je me suis demandé : « Qui souffre ? Elle ou moi ? » C’était évident c’était moi. Cette découverte est toujours un sujet de réflexion pour moi surtout dans cette période où la fin de vie est un sujet très médiatisé ! À ce moment-là, j’ai ressenti une forte présence du ciel, une grâce spéciale et elle s’est endormie paisiblement. 

Je ne crains pas d’aborder une personne qui va mourir, mais lorsque je vais la visiter, j’appréhende un peu car il me faut entrer dans le cours de sa vie, là où tout devient essentiel, sacré, car ce sont ses derniers moments sur terre. Et les mots me semblent inutiles, futiles. Cela me met devant la vérité et seul l’amour pur crée peu à peu une communion profonde avec elle. Un cœur à cœur.

J’en ressors chaque fois transformée. Ces personnes sont un grand don ! Près d’elles et avec elles, on découvre que la mort n’est pas la fin du voyage mais que la vie continue, et on la perçoit. Et cela quel que soit le credo de celui qui s’en va.

Comme Béatrice, 50 ans, une amie atteinte d’un cancer et hospitalisée depuis quelques mois déjà. Un de nos amis communs me confie : « Elle ne devine pas qu’elle va mourir… Comment lui parler de sa mort prochaine ? » Je me suis sentie poussée à aller la voir très vite. Quand je suis arrivée dans sa chambre, elle était épuisée, mais contente de me voir. Elle me dit qu’il lui tarde de sortir de l’hôpital. J’essaie délicatement d’aborder le sujet de la gravité et de l’échéance proche de la mort mais elle ne l’entend apparemment pas. Alors j’ai compris que je devais perdre toute préoccupation de devoir le lui dire et me mettre seulement à l’aimer avec cette relation d’amour réciproque que nous avons toujours vécue quand elle allait bien.

Ses paroles rares égrenaient de longs silences. Puis elle a reçu un coup de téléphone. J’étais émerveillée de voir comment elle répondait à la personne au bout du fil : attentive et dans l’amour jusqu’au bout… prête en somme pour le voyage, ai-je pensé.

Je lui ai posé la question (car je percevais une peur en elle) :

– Est-ce que tu as peur de souffrir ?

– Oui… peur de ne pas savoir souffrir jusqu’au bout…

– Tu es pourtant très courageuse. Regarde tout ce que tu as déjà vécu. C’est très beau. Elle a souri !

Et nous avons continué en parlant du ciel et de ceux qui y sont déjà arrivés et de leur expérience comme Chiara Luce. « Oh, Chiara Luce ! » lança-t-elle, des étincelles dans les yeux. Je lui ai alors proposé de nous mettre « main dans la main » avec Chiara Luce et avec Marie en lui rappelant les dernières paroles du « Je vous salue Marie ». En guise de réponse, elle m’a regardée avec toute son affection et a posé sa main sur mon bras. À sa demande nous avons commencé à réciter le chapelet. Une dizaine seulement car elle était trop fatiguée. À la fin, on se sentait enveloppées d’une lumière. Nous étions entrées ensemble dans une autre sphère et le ciel était parmi nous. Quand sa famille est entrée dans sa chambre après mon départ, ils ont senti eux aussi cette atmosphère de ciel et vu Béatrice radieuse. Le secret de ce moment divin était d’avoir maintenu vivant l’amour réciproque et la communion entre nous, jusqu’au bout, y compris dans la souffrance.

 

Propos recueillis par Émilie TÉVANÉ

 

« Sa souffrance était surtout morale »

Lorsque j’étais infirmière en service hospitalier, nous nous étions organisés avec tout le personnel du service pour pouvoir libérer à tour de rôle un moment dans l’après-midi un infirmier (ou une infirmière) afin qu’il(elle) puisse parler avec les malades en fin de vie. Je me souviens d’une jeune femme de 34 ans, mariée et maman de quatre jeunes enfants. Elle gémissait, et criait même souvent. On pensait que son comportement était lié à sa souffrance physique. On lui donnait de fortes doses de calmants mais elle criait à qui venait les lui injecter qu’elle ne voulait pas mourir. Avec mon collègue, nous avons pris ce temps de parler avec elle et avons découvert qu’en fait sa souffrance était surtout morale. Elle avait mal pour ses enfants : qu’allaient-ils devenir ? Son angoisse la submergeait, elle n’avait pas réussi à aborder le sujet avec son mari, et lui non plus n’osait pas. Peu à peu nous avons pu faire un travail de médiation pour qu’ils puissent se parler en vérité et aborder dans la paix l’avenir de leurs enfants et le leur.

5 Commentaires sur “Entrer dans le cours sacré d’une vie – Témoignage

  1. Andrée Vayne says:

    Merci Marie Hélène de partager ces expériences : nous en avons besoin. Souvent nous nous sentons terriblement pauvres pour rencontrer une personne qui ne guérira pas et se vérifie à chaque fois que seule cette manière d’aimer
    réalise la rencontre entre nous et avec l’Eternel. Merci encore.
    Andrée Vayne

  2. Claire Méric says:

    magnifiques témoignages
    loué soit (Dieu) de toute bonté, de tant de miséricorde qu’Il nous donne la force d’accompagner nos amis, nos parents jusqu’au bout
    merci à votre journal !

    • Mariella says:

      vie. A’ la mort de mon père j’ai vécu une experience très forte, cadeau qui ne m’avait pas été donné lors du départ de ma maman. Nous étions à plusieurs autour de son lit d’Hôpital, c’était encore l’époque en Italie de grandes chambres à plusieurs lits. On a recité le chapelet, lui tenant la main, un vieux monsieurs qui avait son lit au fond de cette chambre, est venu nous voir et a demandé : est-ce que vous êtes tous de la même famille ? OUI nous étions tous de la même famille spirituelle, les focolari. A’ son dernier soupir arrivé si vite, j’ai eu la certitude qu’il avait franchi une porte au délà de laquelle je ne pouvais pas aller. Mais j’aurais pu retrouver mon père, non pas en téléphonant comme je l’avais fait pendant des annnées, vu l’éloignement, mais chaque jour en Jésus E. Une paix très grande m’a envahie et accompagné, quel cadeau !

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