Ensemble – Réaction sur le défilé du 11 janvier

(Précision : Article rédigé par Jean-Michel Merlin, collaborateur de Nouvelle Cité, pour un public international. Article mis en ligne sur le site de nos collègues italiens de Città Nuova)

Paris, dimanche 11 janvier 23 h – Des pancartes, des panneaux faits de quelques bouts de bois, d’un drap ou d’un morceau de carton. Des drapeaux français, bien sûr, mais aussi marocains, maliens australiens, tibétains. Des personnes, des milliers, des dizaines, des centaines de milliers de personnes… On estime à plus de trois millions sept cent mille personnes sur l’ensemble du territoire français dont sans doute 1,5 million à Paris. Et il faut ajouter ceux des capitales européennes mais aussi d’Afrique et même du monde arabe. Des slogans qui ont évolué : après « Je suis Charlie » en mémoire des journalistes de Charlie Hebdo, on lisait sur des panneaux : « Je suis Charly, je suis policier, je suis juif, je suis musulman », ou « Une mitraillette ce n’est pas une religion » ou encore « Je ne suis pas Français, je suis du monde ». Des familles, des jeunes, des enfants de tout type de toute religion. Mais surtout on se parlait où d’un coup on restait dans un silence impressionnant. Le défilé était parfois bloqué à cause de l’afflux des participants, durera plus de trois heures. Les policiers étaient applaudis.

Les politiques avaient demandé que les familles des victimes ouvrent la marche. Visages de douleur et de dignité. Derrière suivaient une cinquantaine de chefs d’états et de gouvernement coude à coude. Le président de la République française entouré par Angela Merkel et du Président du Mali ; le Premier ministre israélien marchait à quelques mètres du Président palestinien. Dernière, les politiques français, tous partis confondus, semblaient, pour un temps, avoir oublié leurs querelles intestines.

Et puis suivait cette immense foule bigarrée et sérieuse qui disait Non à la barbarie. Unité criait-on. Pourquoi ces attentats ont-ils suscité une telle émotion non seulement nationale mais mondiale alors que les attentats de New York, de Barcelone ou de Londres avaient provoqué plus de morts ? Il me semble que cela vient des symboles qui ont été touchés. Charlie-Hebdo n’était pas un journal de grande diffusion, loin de là, mais on ne peut accepter le massacre des journalistes à cause de leur impertinence et de leur liberté. Une pancarte dans la foule disait : « la liberté c’est l’ADN de l’humour ». Lors de cette attaque deux policiers chargés de la protection des personnes ont été froidement abattus. Les voitures de police arrivées en renfort ont été mitraillées et immobilisés. À l’arme de guerre. Quelques heures après, un autre tueur abattait froidement une policière municipale martiniquaise qui réglait un problème de circulation. Ce même tueur plus tard attaquera une épicerie casher et abattra quatre personnes parce que juives. Et chacun a pris conscience que c’est l’humanité qui était attaquée.

Les journalistes n’avaient que leur crayon pour exprimer leur liberté, les policiers étaient là pour protéger leur liberté, la policière municipale noire faisait son travail de “gardien de la Paix”. Qui, en France, n’a pas comme voisin une personne noire, arabe ou juive ? On a assassiné mon voisin ! En deux jours, une sorte d’unité nationale a semblé se manifester : plus jamais ça » disait certaines personnes samedi matin, porte de Vincennes devant l’épicerie cacher à la façade noircie. Une vieille femme suppliait un colosse maghrébin d’aller à la marche de dimanche : « Non disait-il, on va s’en prendre à nous, musulmans, il va y avoir des morts ». Sur le trottoir en face, des imams en grande tenue blanche discutent avec des rabbins puis ils partent vers la synagogue toute proche. Mais partout, dans ce quartier de mixité culturelle, on sent une tristesse profonde mais un refus de la peur qui fait gronder la révolte contre la barbarie.

C’est sans aucun doute ce refus de la peur et un sursaut de conscience qui a déclenché cette vague de rejet de la haine. Alors, un dimanche irénique sous un beau soleil d’hiver ? Aucune bannière de partis, de groupes, d’associations, les journalistes soulignent une unité dans la diversité des opinions, des cultures, des religions, des générations. Des chaînes de télévision interrogent les gens, certains témoignages sont poignants. Telle cette femme musulmane voilée qui a perdu son fils militaire tué par un terroriste dans le sud de la France qui cherche à consoler ce rabbin arrivé de Tunisie pour constater la mort de son fils. Le rabbin dit la peur de son fils de porter la kippa, la femme dit les regards et les remarques autour d’elle à cause de son voile : « Bon courage, Monsieur, il vous faut beaucoup de courage mais il faut tenir. Je suis Française et j’en suis fière mais il faut tenir. »

L’avenir, me semble-t-il, est dans ce dialogue douloureux. Comment notre société a façonné ces jeunes pas toujours issus dans des milieux difficiles ? Nés en France souvent de parents aussi nés en France, ayant été dans les écoles en France, la plupart ne connaissent pas profondément l’islam, quelques-uns sont nés dans des familles catholiques pratiquantes ? La communauté internationale mais surtout européenne est en train de découvrir que les djihadistes sont leurs enfants, que des prédicateurs sur internet leur ont donné un “idéal”, que les paumés qui ont fait de la prison, se sont radicalisés durant leur détention.

La “Fête d’être ensemble” a éteint ses feux. Demain il nous faudra vivre ensemble. Mais dans les interviews, on entendait des interprétations différentes. Des questions qu’en France, il faut se poser sérieusement. La laïcité est-elle la Religion qui remplace les religions ? Le fait religieux est-il du domaine strictement privé ? Jusqu’où va la liberté d’expression ? Mais les religieux aussi doivent se poser des questions, même les chrétiens. Dans la population, la religion est symbole de divisions, de haine. On entend volontiers dire : « Dans notre famille, on s’entend bien : on ne parle ni de politique, ni de religion ». La religion est vue comme un ensemble de gens qui condamnent et qui ne connaissent rien à la vie. Le pape François a entendu ces cris et demande de sortir vers ce monde.

À Paris, sous un soleil hivernal, pendant trois heures des cœurs se sont réchauffés en se parlant.

Jean-Michel Merlin

 

11 Commentaires sur “Ensemble – Réaction sur le défilé du 11 janvier

  1. gerard Ribeyron says:

    Merci Jean-Michel et l’équipe de Nouvelle Cité pour cet article éclairant et tonique..
    Lucide sur la barbarie que nous avons vécue; la dimension et le sens profond de cette manifestation d’une telle ampleur
    ; les chantiers qui sont devant nous dans le « vivre ensemble ». Merci. Gérard Ribeyron

  2. de Lagarde France says:

    Merci pour ce beau reportage mais attention à l’angélisme ! Une personnalité marocaine venue manifester a quitté le cortège quand il a vu des pancartes avec les fameux dessins du prophète. Une amie musulmane me dit son indignation de voir Charlie reparaitre en annonçant de nouvelles caricatures ‘contre sa religion’, parution largement subventionnée par le gouvernement… Une personne me fait voir une vidéo du journaliste Ardisson recevant il y a quelques temps les journalistes de Charlie avec enthousiasme…et rejetant l’humoriste Dieudonné.
    A quelle aune mesurer la liberté d’expression ?
    Ne faut-il pas inciter les jeunes à la responsabilité et au respect d’autrui et les faire réfléchir sur les questions importantes plutôt que de valoriser la dérision, la provocation, les vieux thèmes anarcho-libertaires qui ne concernent que des tabous d’un autre temps. Les vrais tabous aujourd’hui : non les patrons mais les fonds de pension, non les pères autoritaires mais les enfants sans père, non la Bible ou le Coran mais la pensée unique, non la famille mais le divorce. On peut continuer la liste avec l’emploi, la faim dans le monde, la planète en danger etc. Du pain sur la planche à dessin , non ?

    • Luca Tamburelli says:

      Bravo, vive la France (Lagarde) merci, J’aime BCP ton commentaire! Pas facile de trouver quelqu’un, en Europe, qui sait se mettre aussi dans les chaussures de mes chers amis musulmans ! Combattons les terroristes, aimons nos frères Musulmans et Juifs! Quant à Dieudonné, je ne suis pas d’accord avec lui, et toi non plus, je crois.

  3. Chapuset says:

    merci à Jean-Michel,pour cet article,publié sur le site international de Nlle Citée, dimanche et distribué ce matin chez nous!
    Cela fait du bien de prendre enfin connaissance d’une expression plus complète et éclairante, sur ce sujet qui nous touche tous.
    Surprise de n’y voir aucun écho dans la récente newsletter Focolari, je suis toutefois sortie de ma perplexité pour aller  » en quête » et suis tombée sur la petite poignée de réactions au « coup de crayon » de Nlle Citée, hier.
    Étoffées de celles d’ aujourd’hui.
    Je mettrai volontiers les miennes en partage, d’ici peu …..mais voulais en tout premier lieu applaudir cet article, qui permettra (au moins à tout dépositaire d’adresse mail) de prendre connaissance de la démarche et d’y participer s’il le souhaite. Une belle occasion de se connaître et d’exprimer notre liberté de penser!
    Claire.

  4. Luca Tamburelli says:

    Merci Jean-Michel de cet très bel article. Espérant donner une contribution constructive, je partage mes réflexions par rapport à quelques-unes des questions que tu poses avec perspicacité:

    La laïcité est-elle la Religion qui remplace les religions ? Le fait religieux est-il du domaine strictement privé ? = Reléguer la religion à la sphère privée était la politique de l’Union Soviétique. La vraie laïcité voudrait que l’État soit disponible à permettre à tout groupe, religieux ou non, de contribuer dans la légalité à concrétiser les valeurs qui lui sont propres, par exemple liberté, égalité et fraternité.
    Jusqu’où va la liberté d’expression ? = Il y a une très juste loi de la République Française, qui interdit et pénalise l’incitation à la haine raciale. J’aimerais qu’il y ait aussi une loi qui interdise l’incitation à la haine tout court. J’estime que la liberté de la presse écrite ou numérique ne devrait pas aller jusque à permettre, justifier (et grâce à l’acte monstrueux de ces terroristes, magnifier et louer publiquement) l’incitation au mépris, à la dérision et à la haine de croyances, idées ou groupes de personnes. Car, même si l’intention des journalistes de Charlie Hebdo, victimes innocentes, n’était pas de mépriser l’Islam (ce point est à vérifier…), force est de constater que leurs publications étaient susceptibles d’être interprétées dans ce sens, non seulement par les intégristes plus ou moins mentalement malades, mais aussi par des Musulmans non-violents. Par exemple, je ne crois pas à l’astrologie, mais, si quelqu’un écrivait dans un journal que les astrologues sont des (insulte) et l’horoscope, c’est de la (insulte), j’aimerais qu’il soit condamné à payer une petite amende. Donc je ne préconise pas seulement que le respect des religions devienne une valeur républicaine, mais aussi le respect de toute idée, conviction philosophique, économique, politique, etc., publiquement partagée par d’autres citoyens.
    Certes, c’est essentiel pour la démocratie que la presse puisse critiquer même durement certaines idées, religions, convictions, mais toujours dans les limites d’un certain respect. Les caricatures de Charlie Hebdo, la plupart des Français ne les connaissent pas, car maintenant les médias publient les plus présentables, mais un grande partie d’entre elles représentent des choses comme la Sainte Trinité qui commet des actes obscènes et sub-humains, le Pape en train de commettre des crimes sexuels abominables avec des enfants,.. Idem por Mahomet, Voici le lien d’un recueil de ces caricatures qui pas mal de médias occidentaux qualifient d’œuvres d’art : http://effedieffe.com/index.php?option=com_content&view=article&id=311751:promemoria-visivo-per-charlie-hebdo&catid=83:free&Itemid=100021.
    Vive le Pape François et Chiara. Je me sens tout d’abord fils de Dieu et leur frère mineur, plutôt que Italien ou Français ou Européen. Pour moi, l’humanité est une grande famille, les nations ne sont que des cloisonnements temporaires (même si ils vont durer encore quelques siècles) qui devraient être mis en adéquation avec la globalisation, avec urgence.
    Amicalement, Luca

  5. Alain Dupraz says:

    Merci Jean-Michel pour ton beau texte. Dimanche en voyant ces foules, à Paris et ailleurs, le mot qui me venait pour les caractériser a été: « fraternité! ». Vécue dans une démarche citoyenne et politique dans le meilleur sens du terme, la fraternité a donné à la liberté et à l’égalité l’équilibre indispensable qui crée l’unité.
    Ce n’était qu’un moment, certes. Et maintenant, et demain, qu’allons-nous en faire? A chacun de répondre dans sa vie, dans son quartier, sa cité, son parti, son gouvernement…
    En attendant, le triptique de la République est monté haut dans le ciel de Paris, qui était ce jour-là celui de toute l’Europe et de tout ceux qui se reconnaissent dans les valeurs millénaires forgées par les 2500 ans d’histoire de ce vieux continent, qui a démontré qu’il a certainement quelque chose à dire au monde. Quand il est uni.

  6. Luk Magnus says:

    Merci pour cet article qui décrit l’athmosphère et pose à la fin la bonne question qui doit nous permettre à « vivre ensemble »: La laïcité est-elle la Religion qui remplace les religions ? Bonne question à laquelle la réponse ne peut pas être affirmative, car alors la laïcité devient elle aussi extrémiste, dans le sens qu’elle ne respecte pas l’article 1 de la Constitution française de 1958, « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »
    Mais avec d’autres je crois que la souffrance causée par le drame vécu nous fera avancer vers une meilleure compréhension des droits de l’homme, c’est à dire que « la liberté d’expression » peut et doit se conjuguer avec le respect de chaque homme et chaque femme avec qui nous devrons toujours davantage apprendre à vivre ensemble. En tant que Belge, vivant au Canada je vis profondément avec tous les Français et Françaises et je veux exprimer ma grande gratitude de voir le peuple français qui ne veut à aucun prix céder à la haine. Et encore merci à la rédaction de Nouvelle Cité.

  7. Marie says:

    Merci pour ce bel article. Quel moment de fraternité, de dignité et de gravité. Nous avions vraiment besoin de nous rassembler en nous serrant les coudes . Ce fut un baume apaisant sur les les blessures ouvertes …

  8. DASTARAC Didier says:

    Je rejoins sans hésiter le propos de France de LAGARDE.
    Au nom de la liberté, peut-on tout dire? Tout écrire? Tout dessiner ou caricaturer?
    La liberté, sans l’égalité -et, surtout, sans la fraternité- peut-elle s’exercer sans le garde-fou, ou le self-contrôle, de la raison?
    Elle ne peut avoir comme unique moteur de faire triompher ses idées par ses seuls talents. Elle ne peut se départir des multiples contextes culturels de lectorats sensibles, susceptibles sur les formulations comme les images.
    Ne devrait-elle pas, plutôt que d’afficher la volonté de provoquer, se donner mission de faire réfléchir, même et surtout avec l’art du dessin et de la caricature.
    Nul ne peut échapper à la liberté d’expression -droit fondamental- sans s’interroger sur la manière de revendiquer ce droit et plus encore de l’exercer.
    L’humour n’est-il pas aussi à ce prix?
    Le premier socle de la fraternité n’est pas seulement l’altérité, la différence, mais bien le « vivre-ensemble.
    Il nous faut raison garder… et promouvoir!
    Le champ est immense…
    Souhaitons-nous bon courage et discernement…

    Didier DASTARAC

  9. Luk Magnus says:

    Merci beaucoup pour cet article qui nous donne l’espérance que d’un mal (la barbarie) pourra sortir un bien majeur (une plus grande solidarité avec chaque ètre humain: Je suis Charly, je suis policier, je suis juif, je suis musulman).
    Je m’engage ici à contribuer toujours davantage à un monde plus fraternel, d’abord en acceptant les différences de visions, d’opinions, de sensibilités autour de moi et ensuite en essayant d’allers vers l’autre avec une écoute positive et en posant des actes concrets qui nous permettront toujours plus à « vivre ensemble » et à ne jamais céder à la haine. Merci Jean-Michel et l’équipe de Nouvelle Cité de pouvoir marcher ensemble.

  10. PERRIER Albert says:

    Albert a dit : Oui ! Bravo : La fête d’être ensemble pour ouvrir la tête et le cœur du « vivre ensemble « . Laïcité : contexte républicain d’une expression, même publique, de ce que je suis et ressent en mon cœur et en ma tête, tout simplement. Je me donne aux autres tel que je suis en mon humanité équilibrée, ouverte, paisible et religieuse, car cela me construit au plus profond ! Si c’est une pensée athée… elle peut construire celui qui la professe… ; mais tout autant ma réflexion religieuse me touche et me construit ! Monde merveilleux…au-delà de ce dimanche au fond très « spirituel », c’est-à-dire plein d’humanité ouverte et joyeuse de l’être !

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