Décadenasser les imaginaires sur la création africaine

Création africaine

Décadenasser les imaginaires sur la création africaine

La genèse du livre Swinging Africa – Le continent mode est née d’une frustration, celle d’Emmanuelle Courreges, journaliste indépendante qui publie des articles de société, sur les modes et les talents d’Afrique dans Elle, Marie-Claire, Madame Figaro et d’autres titres. Il y a quelques années, alors qu’elle travaillait pour le groupe Jeune Afrique, elle trouvait « frustrant de voir que l’on parlait mal ou peu de la mode africaine et des créateurs de ce continent ».

Emmanuelle Courreges a grandi entre le Cameroun, le Sénégal et la Côte d’Ivoire jusqu’à ses vingt ans. Dans toute l’Afrique, elle a rencontré des créateurs de mode, des peintres, designers, écrivains, musiciens et chorégraphes, surtout dans l’Ouest. Parmi eux, le créateur de mode Chris Seydou. « Il n’y a pas une mode africaine mais des créateurs africains », précise la journaliste. « En France on associe ce thème au style ethnique, au wax ou à d’autres idées préconçues et obsolètes qui ont la peau dure ». Or, le wax vient d’Indonésie et il est fabriqué en grande partie aux Pays-Bas. « Le wax n’a jamais été africain, c’est un tissu qui nous a été imposé pendant la colonisation », affirme Imane Ayissi, styliste camerounais, ancien mannequin et danseur. « On ne voit pas la dimension intellectuelle, politique et sociale présente dans des créations textiles, dignes des grands couturiers européens. Quand la créatrice Meena propose une robe en lin bleu qui dessine une silhouette sculpturale, pourquoi commenter qu’elle n’a rien “d’africain” alors que la créatrice a inscrit, dans chacun de ses plis, une histoire du peuple Igbo [Nigeria] qu’elle sait si subtilement partager ? » s’indigne Emmanuelle.

« À travers leurs multiples héritages, les créateurs africains racontent des histoires qui interrogent leurs contemporains. Prenons l’exemple de la robe bustier en soie qu’Imane Ayissi a cousu selon la technique africaine des appliqués, inspirée des tapisseries d’Abomey au Bénin et des drapeaux Asafo de l’époque coloniale au Ghana. Cet “ambassadeur des tissages africains” utilise le patrimoine africain pour porter un message moderne : Save the oceans et Save the forest [sauvons les océans et
sauvons la forêt], dévoile la robe appelée “mer Noire”. »

Même si le marché de la mode africaine se structure doucement, notamment à travers les fashion week de Lagos et Johannesburg, et la présence de quelques créateurs et stylistes dans le calendrier de la haute couture à Paris, Milan et New York (cf. encadré), de nombreux autres créateurs ont besoin d’être soutenus. « Un autre enjeu majeur est celui de préserver les savoir-faire artisanaux. Les ateliers doivent être financés, structurés, encadrés pour pouvoir répondre aux critères de production internationale », explique la fondatrice de Lago54, une plateforme de soutien aux créateurs africains. « La mode est un bon prisme pour décadenasser les imaginaires sur la création africaine. En dessinant de nouvelles esthétiques, les  créateurs font bien plus que des habits, ils bousculent nos représentations, nous permettent de voir l’Autre autrement, avec plus de respect ». Le made in Africa fait la fierté des nouvelles générations, peut réconcilier bien des gens avec leur histoire et tisser des liens culturels nouveaux et ambitieux avec l’Occident moderne.

Émilie TEVANE

redaction@nouvellecite.fr

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HAUTE COUTURE, DES CRÉATEURS AFRICAINS
Imane Ayissi aime travailler avec des tissus kenté du Ghana, du coton faso dan fani du Burkina Faso, des tissages baoulé de Côte d’Ivoire, du batik, du ndop bamiléké.
Thebe Magugu, designer sud-africain, est le premier africain lauréat du prix LVMH 2019 pour les jeunes créateurs de mode.
Kenneth Ize, créateur nigérian, aime travailler avec des artisans incroyables à la fabrique du aso oke, une étoffe tissée à la main par le peuple yoruba.

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