Cette guerre est insensée

Cette guerre est insensée

« Cette guerre est insensée »

EN 1950, ALORS QUE LES TENSIONS EN CORÉE FONT CRAINDRE UN CONFLIT MONDIAL, le gouvernement italien est invité à se poser en médiateur et en pacificateur. Défendant cette posture, le député Igino Giordani, cofondateur du Mouvement(1), prend la parole le 21 décembre 1950, avec un discours qui a fait date. Nous en proposons de larges extraits, d’une actualité frappante.

Nous craignons à juste titre que l’épisode de la Corée(2) puisse être à une troisième guerre mondiale ce que Sarajevo et Dantzig ont été aux deux guerres précédentes. À cette différence près que, lors de la première guerre européenne, nous avons combattu dans l’illusion que cette guerre serait la dernière. Lors de la seconde, nos soldats ne comprenaient plus très bien pourquoi ils se battaient, pourquoi, par exemple, ils se battaient contre la France et contre la Grèce. Et là, en cas de troisième guerre, nous comprendrions encore moins pourquoi nous devrions nous faire massacrer avec nos familles. Cette guerre est insensée. Les gouvernements qui envisagent une troisième guerre mondiale avec une certaine légèreté ne se rendent pas encore compte que tous les peuples ont désormais pris conscience que les guerres ne résolvent pas les problèmes, qu’elles ne servent à rien. Comme l’a récemment affirmé Pie XII : « La guerre n’est rien d’autre que la ruine, la mort et toutes sortes de misères. » C’est cela, la guerre ! Elle ne sert à rien, et on ne sait même pas pourquoi on la fait. On répond aux attentes des peuples par des mythes, c’est-à-dire par des histoires inventées. De la même façon qu’hier, on a mobilisé le monde communiste contre l’Allemagne, aujourd’hui on mobilise l’Allemagne contre le monde communiste. Tout cela pour nous massacrer.

La vérité, c’est qu’une troisième guerre signifierait pour nous, Européens, la fin de l’Europe. Lors de la Première Guerre mondiale, les hommes espéraient voir triompher la démocratie ; lors de la seconde, ils pensaient pouvoir se libérer du nazisme et, aujourd’hui, ils croient qu’ils se libèreront du communisme. En réalité, nous ne faisons que nous affranchir

La patrie, pour nous, c’est notre gardienne, celle qui nous donne plus de vie au lieu de nous la retirer.

de la richesse, du bonheur et du bien-être des peuples ; à dire vrai, nous n’obtiendrons ni la victoire du capitalisme, ni celle du communisme, mais uniquement la victoire du cannibalisme.

Tout cela est-il une fatalité ?

Je ne le crois pas. C’est en cela que consiste le rôle du gouvernement à nos yeux. Nous savons qu’en son sein se trouvent des hommes animés d’une conscience chrétienne, des personnes qui, toutes, croient à la force des idées, du raisonnement, qui croient à la valeur de l’homme, à la valeur de la civilisation, des personnes qui ne veulent pas la guerre. Face au climat empoisonné dans lequel se déroulent les événements actuels, j’ignore ce que le gouvernement italien aurait pu faire de plus. Il se retrouve pris entre le marteau et l’enclume : si l’un s’arme, l’autre doit se réarmer ; si l’un menace, l’autre doit se défendre. Voilà comment nous avançons, alors que c’est le chemin le plus sûr pour l’une et l’autre parties d’aller à leur perte, car les guerres modernes ne connaissent ni vainqueurs, ni vaincus : tout le monde en sort perdant.

Le gouvernement et les partis peuvent agir de concert, étant donné que nous sommes tous embarqués dans le même navire qui menace de sombrer. Demandons-nous s’il ne serait pas possible de trouver, en-dehors de la politique de réarmement, d’une politique qui nous mènera droit à la catastrophe, d’autres chemins qui conduisent vers la vie, la pacification et l’entente par le dialogue.

L’Italie est certes une nation pauvre sur le plan militaire, mais elle est riche de ses traditions, de l’influence considérable de la civilisation chrétienne, et sa position géographique la destine à servir de pont entre deux mondes. Alors, pourquoi l’Italie n’essaie-t-elle pas d’amener ces deux mondes repliés sur eux-mêmes à se parler une nouvelle fois, à rompre avec cette espèce de manichéisme selon lequel tout homme considère que l’autre est damné, et vice-versa ? Nous en sommes vraiment là aujourd’hui, et cette posture est inhumaine. Aucun homme n’est fondamentalement mauvais : hormis Satan, la Bible ne connaît pas de créatures qui soient entièrement mauvaises. Nous croyons que le mal existe dans toutes les parties à des degrés divers, tout comme le bien y est présent.

Il nous faut rétablir le dialogue

Pour donner un exemple, nous, membres de tous les partis, devons reprendre ce dialogue à l’intérieur de l’Italie car, sans cela, que faisons-nous ? Nous agissons de manière sotte et saugrenue, en perdant notre temps en polémiques sauvages et cannibales qui, si elles vont au bout de leur logique, conduisent inévitablement à la guerre civile, autrement nous n’avons aucune raison de nous y engager. Ou bien nous nous livrons pour de vrai à la polémique et nous courons à la guerre civile, et ce sera le début de la guerre mondiale, ou bien nous renonçons à en arriver à cette catastrophe ; à ce moment-là, nous mettons fin à ces luttes, et les hommes qui montrent le plus de bonne volonté devront s’en servir.

Une patrie qui envoie périodiquement ses enfants à la boucherie est pour nous inconcevable. Car, qu’est-ce que cette patrie-là ? Ce n’est pas une mère, mais une marâtre, une ennemie. La patrie, pour nous, c’est notre gardienne, celle qui nous donne plus de vie au lieu de nous la retirer. C’est dans ce sens-là qu’il faut entendre l’amour de la patrie, et il serait bon de rappeler cette vérité élémentaire à ces jeunes. Je voudrais que nous abandonnions les formules du fameux réalisme machiavélique, car elles nous ont régulièrement conduits à la ruine, à la guerre. Depuis trois mille ans au moins, l’humanité se déchire, et toujours pour les mêmes raisons, en utilisant constamment les mêmes prétextes. On a par exemple coutume de dire : « Si vis pacem para bellum(3) » Et, de leur point de vue, les Romains avaient raison de l’affirmer, puisque le mot pax signifiait pour eux le « désert », la soumission à l’adversaire. Nous, au contraire, nous disons : si tu veux la paix, prépare la paix ; et si tu prépares la guerre, un jour les fusils tireront tout seuls, comme nous l’avons déjà expliqué : qui prépare la guerre s’en va mourir à la guerre.

Si nous voulons gagner la paix, nous devons dès aujourd’hui la construire entre nous

Comme nous sommes des gens rationnels, nous comprenons tous cette vérité : la paix dépend véritablement de chacun de nous. Ensuite, le principe de guerre juste et de guerre injuste, comme on pouvait le lire autrefois dans les manuels, n’a plus cours. Les méthodes d’agression auxquelles recourent les guerres modernes provoquent de tels dégâts et un tel degré de méchanceté que rien ne saurait les justifier : on ne peut faire autant de mal que mille personnes pour réparer le mal de dix. La fin ne justifie pas les moyens, et les moyens sont absolument ignobles, au-delà de toute justification éthique de la guerre proprement dite. C’est la vérité : plus aucune guerre ne se justifie aujourd’hui. Les guerres incarnent le mal, or le mal n’engendre jamais le bien.

Les guerres incarnent le mal, or le mal n’engendre jamais le bien.

Sous prétexte de nous libérer de cette peur, qui est pire que la guerre, nous risquons justement de nous lancer dans une guerre. Pour ma part, je n’y vois aucune fatalité, tant qu’aucune guerre mondiale n’est déclenchée à partir de la Corée, et nous devons tous faire en sorte qu’elle n’éclate pas ; cela dépend de nous, de notre attitude.

Il s’agit de reconstruire l’unité de l’Europe, l’unité du monde mais, plus encore, l’unité spirituelle, l’unité des esprits, sur une base rationnelle. Il existe une rationalité divine que nous, catholiques, désignons sous le nom de charité, qui consiste à voir dans notre frère l’image de Dieu et non un être humain à exploiter. Il nous incombe de réveiller cette idéalité. Vous, communistes, vous pouvez la réveiller dans d’autres domaines, même si, fondamentalement, ce que vous appelez la valeur humaine n’est autre que la valeur divine de l’homme, une valeur que nous nous devons de toujours respecter.

Grâce à Dieu, tout n’est pas encore perdu pour nous : nous sommes à temps de tout sauver. Puisque nous nous apprêtons à fêter Noël et que le gouvernement compte des hommes de bonne volonté, puisque j’ai perçu que des hommes de bonne volonté sont présents sur tous les bancs de cette assemblée, faisons en sorte que ce vœu de Noël devienne réalité pour l’Italie et pour le monde entier. (Applaudissements nourris de toute l’assistance, nombreuses félicitations.)
Igino GIORDANI
Extraits d’une intervention à la Chambre des députés d’Italie, le 21 décembre 1950

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1) 1894-1980. On peut retrouver son parcours dans Igino Giordani, chrétien, politique, écrivain, de Jean-Marie Wallet et Tommaso Sorgi, Nouvelle Cité, 2003.
2) Depuis le 25 juin 1950, un conflit armé oppose la République de Corée (Corée du Sud), soutenue par les Nations-Unies, à la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord), soutenue par la République populaire de Chine et l’Union soviétique. Elle aboutira en 1953 à la partition que nous connaissons aujourd’hui.
3) « Si tu veux la paix, prépare la guerre. »

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