Au Liban, la révolution de tous les espoirs

Révolution femme Liban © Michele Zanzucchi

DEPUIS LE 17 OCTOBRE 2019, le peuple libanais crie son désarroi de voir son pays sombrer dans une terrible crise économique, financière et politique. Cette révolution citoyenne transcende la diversité, c’est la révolution de tous les espoirs.

« Killone yaani killone ! » [« Tous, ça veut dire tous ! »], c’est le cri scandé unanimement par le peuple libanais sur les places et dans les rues des principales villes du pays depuis plus de quatre mois. Les Libanais somment la classe politique tout entière de partir. Sans sauver les meubles. De toute façon, il n’y en a plus. Tout a été pillé, volé, par une classe politique corrompue, à quelques exceptions près. Le préjudice s’élève à plusieurs milliards de dollars (détournement et gaspillage de l’argent public et de l’aide internationale, spéculation immobilière et foncière, etc.). En attendant, la population subit des pénuries d’eau potable et d’électricité, la hausse des prix, la corruption, le clientélisme alimenté par le confessionnalisme politique(1), la déliquescence des infrastructures publiques, les déficiences du système de sécurité sociale et de retraite. Sans compter l’accueil depuis 2011 de plus de 1,5 million de réfugiés en provenance de Syrie pour une population de 4 millions d’habitants.

Le Liban est en quasi-faillite. Depuis des décennies, le pays s’est enfoncé dans une crise économique et financière sans précédent(2). Le 16 octobre, la rumeur sur l’intention du gouvernement d’imposer l’essence, le tabac et les appels via l’application WhatsApp, est accueillie avec stupéfaction. Ce fut la goutte d’eau qui fi t déborder le vase(3), l’humiliation de trop qui poussa le peuple à prendre la rue. Une libération inouïe de la parole d’un peuple en colère. Du jamais vu.

« Le peuple n’en peut plus. Les Libanais de la diaspora envoient régulièrement une aide financière au Liban », témoigne Sola Sader, focolarine libanaise en France depuis deux ans et médecin à Saint Saturnin (Sarthe). Elle ajoute : « Un jour, à Beyrouth, je monte dans un transport en commun et je remarque le tremblement des mains du chauffeur, un vieux monsieur. Il me confirme sa maladie de Parkinson qu’il n’a pas les moyens de faire soigner, puis il me confie qu’il habite avec sa famille à 120 kilomètres au nord de Beyrouth. Tous les jours, il prend le bus à 3 h du matin pour rejoindre la capitale, prendre son taxi, faire des trajets jusqu’à 20 h, pour avoir de quoi acheter du pain pour ses enfants et le leur remonter le soir. » Des histoires comme celle-là, il y en a plein. Il y en a trop. Et des plus tragiques encore.

Une révolution constructive

La révolution a porté « une forte espérance de changements », explique Gérard Najm, 24 ans, qui travaille pour les banques en informatique. « Je veux un changement car j’aime ce pays et je ne veux pas le quitter. Mais comment doit-il se produire ? C’est la question principale à se poser. Cette révolution ne doit pas détruire mais construire. »

Myriam Fayad, 24 ans, est arrivée à Paris en 2017 pour finir ses études. Elle a soutenu la révolution depuis la place du Trocadéro où des milliers de Libanais se

Le peuple n’en peut plus

sont rassemblés. « Sur la place, le 20 octobre, tu ne pouvais pas bouger ! Tout le monde défendait la même chose, la fin de la corruption, les droits de base, un État laïc et compétent… Je bouillais à l’intérieur même si c’était un peu frustrant de vivre tout cela à distance. » Elle ajoute : « C’est compliqué car le gouvernement dit qu’il veut négocier et écouter le peuple mais il n’est pas attentif à ses revendications, il pense que c’est une vague passagère. Je suis dans l’attente de voir ce qui va se passer pour nous sortir de ce trou, mais une chose est sûre, le peuple ne va plus se taire. »

Mais un danger guette cette révolte citoyenne : la récupération politique. Pour Gérard, c’est déjà fait. « La politique est passée par là. Chaque groupe a essayé de prendre ce qu’il voulait de cette révolution sans tenir compte de l’avis des honnêtes gens. Avec le temps, ces groupes politiques ont pris plus d’ampleur », déplore le jeune homme. Certains n’hésitent pas à agiter le spectre de la guerre civile (1975-1990) que les aînés craignent de voir ressurgir mais que les jeunes, majoritairement engagés dans la révolution, n’ont pas connu. « Les jeunes ne veulent pas la guerre », assure Sola. Mais ils veulent faire comprendre aux plus âgés : « N’ayez pas peur, nous sommes unis, nous n’allons pas faire les mêmes erreurs », défend Gérard.

Une force plus grande

« J’ai eu la chance de recevoir l’Idéal des Focolari dans le cœur quand j’étais jeune, témoigne Sola. Une graine semée d’enthousiasme qui te fait dire : “Le plus important, c’est de construire des relations de paix et de fraternité. Il n’y a pas de frontières dans le cœur.” »

Pour Gérard, engagé chez les Focolari, la vraie révolution doit être personnelle. « Chaque personne doit prendre la responsabilité de ne pas être corrompue dans les petites choses. Je ne peux pas demander aux politiciens d’être honnêtes si je les insulte à la télé par exemple. À mon échelle, j’essaye toujours de faire des choix honnêtes. » Le collectif est une force aussi. « Avec les autres jeunes des Focolari, nous nous sommes retrouvés pour parler, comprendre notre rôle, avoir les idées claires afin d’être plus forts que ce courant. C’est essentiel de prendre des forces ensemble pour continuer à vivre ici. »

La mobilisation s’est affaiblie car les gens doivent continuer à travailler pour survivre. « La négativité des personnes, surtout les plus âgées, est très forte, a remarqué Gérard. Mais j’essaye de ne pas les laisser m’influencer, de croire en quelque chose d’encore plus grand. La foi est essentielle. » Quant à Myriam, l’Idéal de Chiara Lubich l’aide à vivre l’instant présent.

« J’essaye de ne pas être hantée et tourmentée, de faire ce que je dois faire et de m’en remettre à Dieu. Il ne va pas abandonner le Liban. »

 

Émilie TÉVANÉ
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Notes :

(1)Selon la Constitution, le président du Parlement doit être musulman chiite, le Premier ministre sunnite et le chef de l’État chrétien. Cet accord de 1989 a mis fi n à la guerre civile mais il est aujourd’hui accusé de favoriser le clientélisme et le repli communautaire.

(2)1,5 million de personnes vivent avec moins de 4 dollars par jour, le chômage est estimé à 25 %, et à 37 % chez les moins de 25 ans.

(3)Deux autres raisons ont déclenché la révolte : des incendies de forêt début octobre 2019 face auxquels les dirigeants n’ont rien fait (trois hélicoptères anti-feux acquis en 2009 sont restés à terre faute de maintenance) et l’impossibilité de se marier civilement, les affaires familiales – mariage, divorce, garde des enfants et héritage – étant régies par la loi religieuse.

 


A savoir : UN SOUTIEN MORAL DE L’ÉGLISE MARONITE

Inédite, l’homélie prononcée le 11 février (fête de Saint Maron) par l’archevêque maronite de Beyrouth, Mgr Boulos Abdel Sater, a eu un retentissement considérable auprès des contestataires. « Chers responsables, rappelez-vous que le pouvoir a pour mission de servir », a-t-il déclaré s’adressant au chef de L’État, au président de la Chambre et au chef du gouvernement, et à plusieurs hommes politiques présents sur les bancs. « Nous sommes fatigués des polémiques. Nous sommes inquiets pour l’avenir de nos enfants. Nous voulons que des initiatives qui rendent l’espoir, qui rassemblent et construisent, soient prises. » Il a prié les responsables « d’assurer une vie digne aux Libanais » ou « à défaut de démissionner ».
Extrait de l’article de Jeanine Jalkh “Boulos Abdel Sater, nouveau porte-parole de la contestation” publié sur le site de L’Orient-Le Jour le 11/02/20

 

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