Annoncer l’Évangile dans un monde multiculturel

LA RENCONTRE ENTRE LES PEUPLES amène les différentes cultures et religions à interagir et à se mélanger. Dans ce contexte, comment annoncer la joie de l’Évangile dans le respect des personnes ? Comment annoncer l’Évangile dans un monde multiculturel. Nous reprenons des pistes données par Roberto Catalano, codirecteur du Centre pour le dialogue interreligieux du Mouvement des Focolari, lors d’une rencontre des évêques amis de ce mouvement.

L’Europe traverse une époque postchrétienne. Le centre du christianisme et en particulier du catholicisme se trouve toujours plus en Amérique latine et en Afrique, avec une présence minoritaire, mais importante, en Asie. Toutefois, le christianisme est encore la religion dans le monde qui connaît la plus grande croissance, grâce aux mouvements protestants évangéliques et pentecôtistes qui, en 100 ans environ, ont atteint 500 millions d’adeptes. Quarante-cinq millions de musulmans résident en Europe. L’islam progresse aussi en Afrique où certaines nations se transforment en états majoritairement musulmans. Les religions se répandent donc, dans bien des régions, qui ne sont pas celles où elles puisent leur origine : elles sont déterritorialisées ou déculturées. Cette situation représente une donnée de fait et est destinée à poursuivre sa route, menant toujours davantage vers une rencontre entre peuples et vers une interaction réciproque, conduisant à ce que les anthropologues contemporains définissent du nom d’hybridation ou de métissage des différentes cultures.

C’est à partir d’une telle rencontre que naît l’exigence de communiquer.

Les chrétiens ont toujours vécu, en bien des parties du monde, en présence d’autres traditions religieuses. L’Église catholique se sent interpellée en première personne. Ainsi la tension entre la nécessité de l’annonce et la possibilité du dialogue revêt une grande actualité.

Dans son Exhortation apostolique Evangelii Gaudium (EG), le pape François fonde ce qu’il appelle lui-même « la douce et réconfortante joie d’évangéliser », sur ce que Benoît XVI nommait « la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne vie à de nouveaux horizons et indique ainsi une direction décisive » (encyclique Deus caritas est). C’est à partir d’une telle rencontre et d’une expérience vitale que naît par la suite l’exigence de communiquer, parce que « toute expérience authentique de vérité et de beauté cherche pour elle-même son expansion » (EG 9).

Ici se situe l’expérience de l’annonce, typique du charisme de Chiara : la rencontre avec Dieu Amour et le désir irrésistible de le communiquer. C’est vraiment la proposition de la bonne nouvelle, caractérisée par la joie qui devient la spécificité de cette attitude de “sortir” que le pape François désire imprimer à l’Église et qui s’enrichit toujours du don des différents charismes au cours des siècles. Dans un contexte multiculturel et plurireligieux, nous sommes placés dans un état permanent de mission où, en tant que chrétiens, nous sommes appelés à proclamer « un évangile de paix » (Ep 6,16). C’est pourquoi l’Église catholique est invitée à annoncer, mais surtout à vivre, « une culture qui privilégie le dialogue comme forme de rencontre » (EG 239).

Le secret de l’accueil

Interrogeons-nous sur la nature type de dialogue à proposer. Bergoglio le décrit en deux mots-clefs, vérité et amour. Sur ces deux termes se fonde la valeur du charisme de la spiritualité de communion pour le dialogue. Celui-ci n’appartient pas au Mouvement seulement, mais à tous ceux qui veulent bien l’accueillir. « Le secret de cette capacité d’accueillir en unité des personnes très différentes, écrit Chiara Lubich, se cache dans un esprit évangélique, actuel et moderne qui anime notre Mouvement : une spiritualité à la fois personnelle et collective […] qui engendre un nouveau style de vie. Ce n’est pas un monopole de notre Mouvement, parce qu’il est fruit d’un charisme, il est un don qui, de par sa nature, est destiné à tous ceux qui dans le monde veulent bien l’accueillir. »

L’aspect de la vérité reste le nœud fondamental du dialogue. C’est précisément à travers le dialogue que les chrétiens rencontrent les adeptes d’autres traditions religieuses pour cheminer ensemble vers la vérité. « Nul ne peut dire “je possède la vérité” […] et, […] nul ne peut avoir la vérité. C’est la vérité qui nous possède », affirmait Benoît XVI en 2012. Voilà donc un aspect de l’identité qui ne peut devenir objet de compromis : « La véritable ouverture implique de rester profondément ancrés dans ses propres convictions les plus profondes, avec une identité claire et joyeuse, mais ouverts pour savoir comprendre les convictions de l’autre, et sachant que le dialogue peut enrichir l’un et l’autre. » (EG 251)

Méthodologie du dialogue

Le second aspect du dialogue que le pape François présente est l’amour. À la lumière du charisme de communion, apporté par Chiara Lubich, nous pourrions défi nir une méthodologie du dialogue, qui le rend « affable et cordial » (EG 251) et qui garantit cette « annonce respectueuse », dont ont parlé Paul VI et Jean-Paul II. L’engagement au dialogue est né au sein des Focolari dans les années soixante, avec l’expérience œcuménique, il s’est développé par la suite avec les personnes d’autres religions et avec celles sans référence religieuse. Cependant, le fondement de la perspective du dialogue par le charisme était présent, dans l’âme de Chiara, dès les premières années de son expérience. « Nous devons, avant tout, fixer notre regard sur l’unique Père de tant de fils, écrivait-elle à une amie en 1947. Puis regarder toutes les créatures comme des enfants de cet unique Père. Dépasser sans cesse par la pensée et par le cœur toutes les limites imposées par la vie humaine et prendre l’habitude de tendre constamment à la fraternité universelle en un seul Père, qui est Dieu. » (extrait de Un nouvel art d’aimer, de Chiara Lubich, Nouvelle Cité 2006)

Comme l’affirmait Mgr Angelo Fernandes, archevêque de Delhi, le premier effet est le respect des personnes et des cultures, qui « ne sont plus vues comme autant d’objets de la mission chrétienne, mais comme des partenaires de la communauté [humaine], où un témoignage réciproque est nécessaire ». Dans cette perspective, l’annonce change de modalité. L’Église n’est plus tant envoyée ad gentes (vers les peuples) mais plutôt comme témoin entre les peuples. « Nous n’imposons rien, a affirmé en 2013 le pape François devant le Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, nous n’utilisons aucune stratégie cachée pour attirer les fidèles. Au contraire, nous témoignons avec joie, avec simplicité de ce en quoi nous croyons, et de ce que nous sommes. »

Nous n’utilisons aucune stratégie cachée pour attirer les fidèles.

Telle est l’expérience du dialogue vécu avec les musulmans en Algérie par les Focolari. Le secret de sa réussite fut de n’avoir aucune stratégie, mais seulement de vivre la charité. Ainsi, une amitié profonde entre chrétiens et musulmans a pu mûrir dès les années soixante-dix. Celle-ci s’est étendue d’abord à une communauté de la ville de Tlemcen et ensuite à d’autres régions. Cette relation a dû se confronter avec des nœuds fondamentaux. « L’unité entre nous, les chrétiens et les musulmans, est-elle possible ? » ou « Comment être musulmans et faire partie d’un mouvement chrétien ? » La réponse  est venue de l’expérience vécue, distinctement et ensemble, et la relation a traversé non seulement les barrières entre islam et christianisme, mais aussi les terribles années de guerre civile.

« Nous, chrétiens, affirme le pape François, nous devrions accueillir avec affection et respect les immigrés de l’Islam qui arrivent dans nos pays, comme nous aimerions et demandons de pouvoir être accueillis et respectés dans les pays de tradition musulmane. » (EG 253) La globalisation a rapproché désormais l’Orient et l’Occident. En ce domaine, le dialogue ouvert par Chiara Lubich a une valeur qui lui est propre. Pendant un séjour à la cité-pilote de Loppiano, deux moines bouddhistes de Thaïlande ont rencontré le christianisme, saisissant, dans la catégorie de l’amour, sa véritable spécificité. À leur retour, ils ont communiqué leurs découvertes et invité Chiara chez eux, pour parler aux moines, moniales et laïcs.

De cette expérience d’annonce et de dialogue  et de beaucoup d’autres est ressorti un « accord  pour vivre ensemble, un pacte social et culturel » (EG 239). Ainsi, le dialogue du Mouvement a conduit à mettre en place des projets sociaux, de formation à la Paix, d’éducation des jeunes générations.

Roberto CATALANO
Italien, il a vécu 28 ans en Inde où il était impliqué dans le dialogue entre hindouistes et chrétiens.

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