Accueil des réfugiés ukrainiens. Nous pouvons le faire

Accueil des réfugiés ukrainiens. Nous pouvons le faire. LE DÉBUT DE LA GUERRE EN UKRAINE, DÉCLENCHÉE LE 24 FÉVRIER PAR LA RUSSIE, a provoqué
un exode sans précédent en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Plus de 10 millions d’Ukrainiens ont quitté leur domicile et près de 5 millions ont fui leur pays. Une petite part d’entre eux s’est tournée vers la France.

Au 18 avril, 57 000 Ukrainiens percevaient l’allocation de subsistance accordée par l’État français, selon les données de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). C’est peu au regard du nombre accueilli par la Pologne (2,3 millions), la Roumanie (plus de 600 000), les pays limitrophes. L’Italie, l’Allemagne et l’Espagne aussi sont devant la France. Ce chiffre relativise le pouvoir d’attraction de la France, à un moment où les thématiques de la submersion migratoire ou de la trop forte générosité des prestations sociales sont agitées à l’extrême droite. Didier Leschi, le directeur de l’OFII, explique : « L’attractivité d’un pays relève de plusieurs facteurs et notamment de l’existence préalable, ou pas, d’une communauté. Or, la France n’est pas un pays où la communauté ukrainienne était importante(1). » En 2021, un peu moins de 19 000 Ukrainiens étaient détenteurs d’un titre de séjour sur le territoire.

Cela n’amoindrit pas le mouvement de solidarité exceptionnel observé en France de la part des citoyens et des autorités. La protection temporaire accordée aux Ukrainiens leur permet de bénéficier d’un logement, leur ouvre le droit au travail, à l’assurance maladie, à la scolarisation des enfants, à des cours de langue française, aux aides au logement (bien que les enfants ne soient pas pris en compte dans le calcul du montant des APL).

« L’hébergement chez les particuliers est intéressant mais c’est une solution homéopathique », exprime Delphine Rouilleault, la directrice de France terre d’asile(2). « On a besoin de solidarité, il y a eu un élan formidable des Français et l’engagement des associations

Elle n’a pratiquement pas mangé mais elle a beaucoup parlé.

spécialisées qui accompagnent ces familles d’accueil. Néanmoins, il faut bien mesurer ce que cela signifie d’accueillir quelqu’un chez soi pour une durée indéterminée. Il faut mesurer l’effet pour soi, l’équilibre de sa propre famille. On a besoin d’accompagnement social, de suivre hébergeurs et hébergés, et de définir une durée pour permettre aux réfugiés d’accéder à une autonomie. » Parmi les nombreux documents disponibles (traduits en ukrainien), on trouve les « Recommandations pour accompagner au mieux les personnes réfugiées que l’on héberge ». On peut lire par exemple que « dans leur pays ou sur le trajet vers la France, les personnes réfugiées ont été confrontées à des facteurs de stress extrême. Même en sécurité en France, de nombreuses sources de stress persistent dont la gestion exige de leur part des efforts d’adaptation qui peuvent être épuisants » ; et que « tout le soutien, la présence et l’accompagnement que vous pouvez offrir n’empêcheront pas des moments d’anxiété, de tristesse, de stress et de fortes émotions chez les personnes accueillies qui viennent d’être séparées de leurs proches et arrachées brutalement à leurs repères ».

« C’est un miracle de vivre ici »

Nous avons rencontré Iryna à Antibes. Elle est arrivée en France le 11 mars dernier après quatre jours d’un périple long, éprouvant, coûteux depuis Kiev, sa ville de résidence. Elle parle en anglais presque sans s’arrêter, ni pour boire son thé servi par Bernadette, son hôtesse, ni pour manger une viennoiserie qui lui tend les bras dans un panier posé au milieu de la table. Elle raconte les heures d’attente interminable dans les embouteillages pour fuir l’Ukraine, à la frontière avec la Roumanie, à l’aéroport roumain de Suceava (sans siège pour s’asseoir, ni possibilité d’aller aux toilettes ; et encore, elle estimait ne pas être la plus à plaindre, n’étant ni un enfant ni une personne âgée), puis la dernière étape à l’aéroport de Rome, où la possibilité de boire un café lui a rendu son sourire pendant un instant. Iryna nous explique que ses parents ont réussi tant bien que mal à trouver refuge en région parisienne (ils n’ont pas pu faire le voyage ensemble) et que sa fille, étudiante en commerce en Allemagne, vient de la rejoindre à Antibes.

Bernadette raconte son arrivée. « Iryna est arrivée chez nous de manière impromptue via la réservation que sa fille a faite pour elle sur Airbnb. Quand j’ai vu son pays d’origine, j’ai préparé sa chambre avec soin. Quand elle est arrivée, elle était tellement fatiguée qu’elle a d’abord eu besoin de se reposer. Le surlendemain, Daniel et moi l’avons invitée à table avec nous. Elle n’a pratiquement pas mangé mais elle a beaucoup parlé ; nous avons passé trois soirées à l’écouter et à comprendre comment l’aider à obtenir son titre de séjour. J’ai effectué quelques recherches sur Internet. Iryna a voulu faire elle-même plusieurs démarches administratives. Elle a obtenu les informations nécessaires pour régulariser sa situation auprès de la préfecture. Quand je lui demande de quoi elle a besoin, souvent elle me répond “de rien, de rien”. Je la trouve lucide et courageuse. » Bernadette et Daniel lui ont proposé de continuer à l’accueillir chez eux avec sa fille au-delà de la réservation prévue.

Le choix de la France s’inscrit dans une projection à plus long terme.

« J’avais une bonne vie en Ukraine », révèle Iryna. En effet, elle a occupé des postes de directrice financière dans plusieurs entreprises publiques et ministères, en plus d’être professeur d’économie. Elle a maintenant commencé à suivre des cours de français en ligne. Elle veut travailler ici, en France, n’importe où, même pour faire du ménage, assure-t-elle. Elle pense que la guerre va durer. L’inquiétude se lit dans sa posture ; ses épaules sont voûtées. La pâleur de son visage ne tient pas uniquement à son origine mais à des problèmes de santé causés par l’accident nucléaire de Tchernobyl en 1986. Au fil de la discussion, elle évoque aussi les tensions au sein de sa famille liées à la guerre. « La sœur de ma mère vit en Russie avec sa famille. Il est difficile d’en parler avec eux… » Iryna et sa fille réfléchissent à l’avenir. Le choix de la France s’inscrit dans une projection à plus long terme. « C’est un miracle de vivre ici », témoigne la femme. On comprend qu’ici, c’est d’abord dans cette famille d’accueil.

Une hospitalité sélective

Certes, l’élan de générosité citoyen a été salué, mais des voix ont aussi dénoncé une hospitalité sélective. Même Marine Le Pen trouve « naturel » d’accueillir les réfugiés ukrainiens. « L’Ukraine est un pays européen et je pense qu’il est naturel en termes de solidarité régionale que ce soit les pays européens qui puissent accueillir des réfugiés de guerre de pays européens », s’est-elle expliquée sur BFM TV. Une position à l’opposé de celle qui concerne les réfugiés afghans et syriens. Cela tient certainement, en partie, au fait que la majorité des

Les exilés intra-européens n’ont pas toujours fait l’objet d’un bon accueil.

Ukrainiens en fuite sont des enfants, des femmes et des personnes âgées.

L’historienne Delphine Diaz tord le cou à cette idée que les réfugiés européens seraient mieux accueillis parce que nous faisons partie d’une même famille européenne. « Il faut se souvenir que dans l’histoire du XXe siècle, des exilés intraeuropéens n’ont pas du tout fait l’objet d’un bon accueil et de solidarité. Par exemple, les hommes espagnols exilés de la guerre civile (1936-1939) ont dû construire eux-mêmes les camps dans lesquels ils étaient parqués sur les plages du Roussillon ! À l’inverse, les exilés polonais (suite à la répression russe de la révolution de Varsovie en 1831) ont bénéficié en France d’un accueil enthousiaste, à la fois de la part des autorités administratives et de la société civile. Ils étaient perçus comme des frères qui défendaient les mêmes idées libérales de la révolution de juillet 1830. À la même époque, les Portugais, les Espagnols ou les Italiens étaient bien moins considérés. » Delphine Diaz explique que le basculement du regard porté sur la figure de l’exilé s’effectue au tournant du XIXe et du XXe siècle. « On passe d’une représentation héroïsée de la figure hugolienne du proscrit à une image beaucoup moins positive. Cela tient au fait qu’il y a plus de membres de classes populaires qui sont jetés sur les routes de l’exil, et d’une diversification de leurs origines géographiques et ethniques(3). »

Même si la figure du migrant est plus que jamais entrée dans l’air du soupçon, comme le dit l’historienne, nous pouvons nous réjouir du mouvement de solidarité exceptionnel envers les Ukrainiens, prouvant qu’il est possible d’ouvrir les portes de la France aux victimes des conflits. Leur intégration plus durable reste un défi d’ampleur à relever.
Émilie TEVANE

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1) Source : Le Monde, article du 20/04/22 : « La France, un pays peu attractif pour les réfugiés d’Ukraine, de Syrie ou d’Afghanistan ».

2) Sur France Inter, le 06/04/22.

3) Source : France Inter, émission « Ce qu’il se passe » avec Patrick Boucheron, le 27/03/22.

 

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