Vera Baboun, femme, chrétienne et maire de Bethléem : « Le monde pourra-t-il vivre en paix tant que la ville de la paix sera emmurée ? »

Bethléem, cité de la paix

Depuis 2012, Vera Baboun est la première femme et la première catholique être devenue maire de Bethléem. Une ville en état de siège, aux prises avec de graves problèmes économiques, politiques et sociaux. Dialogue avec une grande dame, veuve et mère de 5 enfants, qui affirme : « Le pouvoir ne m’intéresse pas. »

Città Nuova : Pouvez-vous nous expliquer comment est divisée la ville de Bethléem ?

Vera Baboun : À la suite des accords d’Oslo de 1993, la Cisjordanie a été divisée en 3 zones administratives. À Bethléem aussi, la zone A est gérée par les Palestiniens, qu’il s’agisse de l’administration ou de la sécurité. Dans la zone B, les Palestiniens sont chargés de l’administration, tandis que la sécurité est assurée par les Israéliens. La zone C, elle, est entièrement entre les mains des Israéliens. Dans les faits, les Israéliens ont le contrôle exclusif de 82 % de la ville.

C. N. : Souvent, les médias parlent de coups de feu dans la ville et de maisons détruites. Qu’en est-il réellement ?

V. B. : La vie quotidienne à Bethléem est très calme. Les incidents et échauffourées entre les jeunes et l’armée israélienne se produisent le long des frontières, loin des sites touristiques. Pourtant, la nuit, les soldats israéliens s’introduisent dans la ville jusque sur les places principales (nous avons des preuves grâce aux caméras de surveillance) et procèdent à des arrestations. Depuis la deuxième intifada, ils pénètrent même à l’intérieur des zones A et B parce qu’ils ont changé le protocole à leur avantage.

C. N. : Votre mandat de maire prendra fin en octobre prochain. Pouvez-vous dresser un premier bilan ?

V. B. : Être maire de Bethléem est l’une des tâches les plus difficiles à accomplir. Je suis un maire sans aucun pouvoir car, chaque fois que le conseil municipal décide d’ouvrir une route ou de mettre sur pied un projet pour acheminer l’eau ou l’électricité, je dois demander l’autorisation à Israël. Les gens qui vivent dans cette ville font face à de nombreuses difficultés dont vous n’avez même pas idée.

C. N. : À commencer par le mur…

V. B. : Nous sommes nés pour agir et interagir avec d’autres personnes, cultures et nationalités. Le fait que notre ville soit emmurée depuis plus de 12 ans a des répercussions sur son économie, sur sa prospérité et sur sa politique. Les touristes eux-mêmes viennent visiter la basilique de la Nativité et repartent aussitôt. Ils n’ont pas de vraie relation avec la ville et les visas sont délivrés uniquement par Israël. Le mur conditionne même notre foi car, dès l’enfance, nous avions l’habitude de visiter les lieux d’origine de Jésus. Il y a toute une génération de jeunes chrétiens palestiniens qui ne sont jamais allés prier dans le saint-sépulcre de Jérusalem.

C. N. : C’est comme si vous viviez à 40 000 dans une prison à ciel ouvert ?

V. B. : En érigeant un mur, on ne fait pas que sceller un territoire : on étouffe la vie à l’intérieur et l’on entrave le bon déroulement des activités humaines. Quand nous réclamons un État palestinien, ce n’est pas seulement une question de justice, mais aussi et surtout une question de survie. Ainsi, il y aurait moyen de gouverner, d’offrir de meilleures opportunités de travail et de contrôler le territoire. Même si Israël a signé les accords d’Oslo, dans les faits il ne les a jamais appliqués. Depuis 1993, ce qui aurait dû devenir l’État palestinien a été occupé par des milliers de colons. La contestation des jeunes à leur encontre n’est pas organisée : ce sont de purs actes de désespoir. Or, les colons sont armés, ils peuvent aller là où ils veulent et font ce qu’ils veulent. […]

C. N. : Lors des dernières fêtes de noël, jusqu’à 40 % des touristes ont annulé leurs réservations…

V. B. : C’est la conséquence de la situation politique et non pas d’un danger réel. Nous sommes la capitale de la Nativité, nous célébrons et envoyons au monde un message de paix, or cette paix fait cruellement défaut à Bethléem. Après les 40 % d’annulations de cette année, nous avons décidé, en accord avec le conseil municipal, de diminuer de 80 % les taxes sur les licences et sur les propriétés pour les personnes qui vivent dans les zones touristiques et pour celles qui travaillent dans ce secteur. Nous l’avons fait pour les soutenir, même si cela entraîne une diminution des ressources de la commune. Mais nous, qui nous soutient ? Qui défend notre double identité, chrétienne universelle et palestinienne ?

C. N. : Qui vous pousse à faire tout cela ?

V. B. : L’amour de Dieu, tout simplement. Je le ressens de façon très forte. Le pouvoir et la renommée ne m’intéressent pas. Pour moi, être maire est une charge très lourde. Après la mort de mon mari et après avoir travaillé toute ma vie dans l’éducation, j’ai décidé de reprendre son combat parce qu’il s’était politiquement engagé pour la libération de la Palestine.

C. N. : La pauvreté frappe 22 % de la population et le taux de chômage atteint 27 %…

V. B. : Alors qu’auparavant, les jeunes allaient travailler à Jérusalem, aujourd’hui seuls 3 % obtiennent un permis de travail. Ils ne peuvent même pas se rendre à Ramallah parce qu’il y a deux heures de route et les salaires sont très bas. C’est pour cela que les nouvelles générations préfèrent émigrer à l’étranger. Les plus touchés par le chômage sont les chrétiens : leurs départs sont plus visibles et les familles chrétiennes sont vraiment pauvres.

C. N. : Quelles sont vos réalisations les plus positives en tant que maire ?

V. B. : Au cours des deux dernières années, nous sommes parvenus à un accord stratégique pour agrandir les frontières de la ville de Bethléem. Nous avons obtenu 2 km2 à l’intérieur du mur vers le nord et 1 km2 vers le sud. Il y a un mois, nous avons reçu l’approbation officielle de l’autorité palestinienne. En outre, alors qu’il n’existait pas de plan régulateur depuis 1958, la réorganisation des frontières de la ville nous a permis de le faire voter. Nous avons divisé la ville en plusieurs zones : touristique, industrielle, résidentielle, commerciale et vieille ville. Nous sommes en train de réorganiser la mobilité interne : les moyens de transport, la viabilité et les services. L’agrandissement des frontières et l’existence d’un plan régulateur permettront à la ville de percevoir davantage de recettes, qui pourront être mises au service du bien commun.

« Bethléem défendra toujours la paix, l’art d’aimer, l’espérance, la réconciliation et la fraternité. »

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© Patriarcat latin de Jérusalem – Saher Kawas

C. N. : Vous avez souvent déclaré : « le monde pourra-t-il vivre en paix tant que la ville de la paix sera emmurée ? »

V. B. : Tant que la ville de Bethléem sera emmurée, il y aura un mur autour de la paix. Nous sommes en état de siège. Or, le monde a tout intérêt à œuvrer pour libérer la paix, et pas seulement pour Bethléem : pour nous libérer aussi de l’envie de faire le mal, d’utiliser la religion comme un moyen de justifier la méchanceté et la guerre. Aujourd’hui encore, les enfants sont un signe, comme au temps de la naissance de Jésus à Bethléem. Un signe d’espérance, un signe de vie mais aussi un signe qui révèle l’état de santé d’une famille, d’une société, du monde entier. […] Lorsque nous parvenons à protéger nos enfants, c’est signe que l’humanité est bonne. Quand elle n’a aucune considération pour les enfants, c’est qu’elle a échoué.

C. N. : Existe-t-il des voies de sortie ?

V. B. : On prétend que la solution, c’est de créer un seul État, mais rien n’est plus faux. Nous vivons sous un régime d’apartheid comme l’Afrique du Sud autrefois. Un État constitué de deux nations ne peut pas fonctionner. Quand, en 1948, les Nations Unies ont reconnu l’État d’Israël, pourquoi n’ont elles pas reconnu l’existence du peuple palestinien sur ce même territoire ? Nous existons bel et bien en tant que peuple. Personne ne peut arracher les Palestiniens à leur terre pour les transférer sur Jupiter. Et pourtant, récemment, 3,2 km2 de terrain nous ont encore été confisqués et on est en train de fermer la Cremisan Valley, riche en vignobles et en oliveraies. C’est comme si quelqu’un venait construire un mur au milieu des splendides oliveraies d’Italie.

C. N. : Deux ans après la prière pour la paix avec le pape François, les deux présidents, Shimon Peres et Mahmoud Abbas, et vous aussi présente, avez-vous constaté des progrès ?

V. B. : Pour moi, la prière est la façon dont le pape François a essayé de nous enseigner comment construire la paix, en engageant un processus concret : nous réunir pour prier ensemble, entre juifs, chrétiens et musulmans, animés d’un vrai sens de Dieu. La prière peut se poursuivre à travers le dialogue et la négociation, en se respectant l’un l’autre, en s’acceptant réciproquement. Nous pensions que cela avait été un pas important vers la paix mais, quelques jours plus tard, Israël a annoncé une nouvelle guerre contre la bande de Gaza et l’a détruite presque entièrement avec des armes très sophistiquées. D’ailleurs, il en a toujours été ainsi. Même l’année dernière, lorsque le Vatican a reconnu l’État palestinien, Israël a commencé à construire le mur dans la Cremisan Valley.

C. N. : Est-il possible d’instaurer une amitié authentique entre palestiniens et israéliens ? Vous-même, vous avez une amie juive de l’autre côté du mur…

V. B. : J’ai connu Bella, une femme juive, dans un centre des Focolari à Jérusalem. Je lui ai raconté l’histoire de mon mari torturé dans une prison israélienne. Elle m’écoutait même si je percevais chez elle une sorte de conflit intérieur. Elle était tiraillée entre le rejet de tout ce que je lui confiais, étant israélienne, et la compassion face à ce que j’avais vécu. Au début, n’ayant pas réussi à m’accepter, elle est sortie de la pièce où nous nous étions rencontrées. Je l’ai suivie pour lui dire que j’étais désolée de l’avoir heurtée. Bella m’a expliqué que ce n’était pas ma faute, mais celle du système. Je lui ai alors demandé de revenir (elle s’émeut, ndlr). C’est ainsi que notre amitié est née. Même si un mur sépare ma ville, Bethléem, de la sienne, Jérusalem, entre nous deux les murs n’existent plus. Je prie afin que beaucoup de juifs d’Israël puissent prendre exemple sur notre amitié. Bella vit l’esprit des Focolari dans la mesure où nous sommes tous enfants de Dieu et seuls l’amour et la compassion nous poussent à vivre ensemble. Le mur autour de Bethléem n’est pas apparu tout seul : ce sont nous, les hommes, qui l’avons érigé. Dieu nous a donné la liberté de le construire ou de l’abattre, y compris au-dedans de nous.

Aurelio Molè
Traduit de l’italien par Claire Perfumo

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