Le sport,
 ce champion de nos émotions

La Coupe du monde de Football au Brésil du 12 juin au 13 juillet 2014 va tenir en haleine la planète entière. Star des audiences télévisées et des conversations, loisir n° 1, le sport reflète ce qui fait rêver notre société, ainsi que l’explique le sociologue du sport Denis Parisot.

1. Denis PARISOT

Nouvelle Cité : Malgré les scandales du dopage, la quantité d’argent en jeu dans le sport business, pourquoi le sport reste-t-il aussi populaire et occupe-t-il toujours une place aussi importante dans notre société ?

Denis Parisot : Sa popularité constante s’explique si on le considère comme un engagement qui donne du sens. Pour le sociologue Alai Ehrenberg, l’engouement massif autour du sport vient du fait que la pratique sportive est une représentation parfaite de l’idéal méritocratique et individualiste de la société. Le sport donne à voir des personnes anonymes situées au bas de l’échelle sociale qui pr leur talent et leur travail réussissent. Le sportif est récompensé selon son mérite. Le raccourci vers le haut de l’échelle sociale fait toujours rêver. Il montre que tout est possible pour tout le monde. Le sport est dans cette définition le lieu du mérite. Il encourage et donne espoir. Chacun aime à voir ces réussites qui rassurent. Le sport représente enfin un moyen de créer de la relation aux autres dans la société, de ressouder les liens des communautés. D’où le développement, par exemple, du sport en entreprise pour favoriser la cohésion.

N. C. : Notre société a besoin de héros, de vainqueurs. la joie de la victoire s’avère d’autant plus recherchée en temps de crise. Comment le sport concentre-t-il la quête de réussite et exacerbe-t-il les frustrations en cas de défaite ?

D. P. : Dans le sport, la raison ne domine pas tout. La victoire de certaines équipes est irra- tionnelle. Tout match met en scène l’idée que tout est possible. Il donne constamment à voir un éventuel retournement de situation. Un beau match contient des rebondissements, rien n’est acquis. Le favori peut être renversé par le Petit Poucet et cela plaît. Même le petit dernier gagne. Chaque supporter projette ainsi sur le joueur son rêve de réussite. Le sport montre que, si on le veut vraiment, on peut. Chacun est maître de son destin, ce qui laisse place à l’espoir. Mais, à l’inverse, un supporter vivra mal une défaite. Si l’honneur de l’équipe est mis en cause, le supporter sent son honneur bafoué et prend une attitude défensive invoquant la légitime défense. Le sport exacerbe ses déceptions, ses frustrations, ce qui amène à des conduites de transgression. Le supporter s’arroge le droit de faire et dire des choses qu’il ne se permettrait jamais dans la vie courante. Il se sent protégé par la foule. L’anonymat donne un sentiment de toute-puissance.

2. Rugby Italie Città Nuova

N. C. : En quoi les valeurs du sport sont-elles utiles comme outils de socialisation, d’insertion et de prévention de la violence, notamment auprès de jeunes ?

D. P. : Le sport est un outil comme l’école ou l’art pour stimuler le développement d’un jeune. Il favorise la relation, enseigne la retenue, le respect de l’autre, la négociation. On découvre une manière différente de regarder l’autre, la joie de jouer ensemble. Il permet d’identifier ses forces, de mieux se connaître. Longtemps, le « Je pense donc je suis » a négligé le domaine du physique, de l’émotion. Or le sport exprime une relation au monde, aux autres, qui transite par l’expression du corps. C’est d’abord le corporel qui est mobilisé, par le passage des émotions. On n’a pas besoin des mots, et cela plaît aux enfants, aux jeunes. On convoque avant tout leur ressenti.

N. C. : On parle souvent d’une société
plus individualiste. Cette tendance se remarque-t-elle aussi dans le sport ? ou le collectif reste-t-il important ?

D. P. : On remarque en sports urbains de plein air (jogging, course à pied, marathon, roller, etc.) une sur-représentation des classes supé- rieures et classes moyennes cultivées ainsi que des jeunes. L’entraînement est individuel mais tend à s’ancrer dans du collectif lors de courses urbaines par exemple. Les chiffres des ins- criptions montrent que la pratique s’étend en âge et se féminise. Pour les sports collectifs, la place des ouvriers et classes populaires est plus importante. Ils pratiquent comme ils sup- portent une équipe de manière très collective. Certains clubs organisent toute la vie (professionnelle, familiale, amoureuse) du supporter. La fraternité s’y exprime.

N. C. : Il n’est pas courant d’associer tourisme, développement durable et sport. quels sont vos projets dans ce domaine ?

D. P. : La nouveauté est en effet d’allier sport et tourisme durable. Il s’agit de former en ce sens à de nouvelles pratiques touristiques mêlant sports-nature et culture (randonnées dans le désert, découverte des montagnes des pays de l’Est, etc.). Je pilote par exemple un projet de découverte de la France à pied dans le cadre de loisirs actifs pour l’Université de Pékin qui me demande de guider ses étudiants sur la Route Napoléon1. Le sport a toute sa place dans un tourisme soucieux de l’environnement et de redistribution locale. Il est synonyme de fête, de bien-être et de santé.

Propos recueillis par Estelle GRENON

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