Le sens de l’humour : un trésor spirituel

Le sens de l'humour : un trésor spirituel

« Le sens de l’humour devrait être la voie de sanctification privilégiée des chrétiens », défend Louis Charles dans un article excellent posté sur son blog http://www.letempsdypenser.fr dont nous publions ici une partie.

Dans les milieux chrétiens, la joie est souvent plus valorisée que l’humour. Pourtant le sens de l’humour me semble encore trop ignoré chez les chrétiens et chez les catholiques en particulier. D’abord parce que le sens de l’humour permet d’humaniser notre vie ici-bas en nous aidant à ne pas nous laisser détruire par les coups de la vie et à regarder le mal en face sans pour autant sombrer dans le désespoir. Ensuite parce qu’il contribue à la conversion de nos cœurs en prévision de la vie éternelle. Les vérités qu’on a le moins envie d’entendre sont celles dont on a le plus besoin et le sens de l’humour nous donne accès, de manière indolore parce que détournée, à ces vérités fondamentales qui nous paraissent trop souvent paradoxales – et donc inacceptables – parce qu’elles dénoncent le monde d’illusions et de mensonges dans lequel nous vivons.

Technique de survie

Le sens de l’humour lève les inhibitions qui nous paralysent face aux puissants ou face à proches dont nous redoutons le jugement. Le sens de l’humour est l’issue de secours qui permet à l’expression de nos émotions et de nos convictions de ne pas être étranglée. En cas d’agression psychologique, verbale ou physique, celui qui est dépourvu de tout sens de l’humour ou celui qui ne parvient pas à le mobiliser pour répliquer n’a le choix qu’entre la fuite, la soumission ou la rébellion ; et aucune de ces solutions ne le laissera indemne émotionnellement. À l’inverse, celui qui se sert de l’humour comme d’une technique d’autodéfense en ressortira émotionnellement vainqueur même en étant physiquement perdant. Cela lui permettra de ne pas sombrer dans l’épuisement, l’auto dénigrement ou les souvenirs traumatisants. Même maltraité extérieurement, il se sera protégé intérieurement et le siège de son intégrité morale et affective aura été préservé. S’empresser de rire de tout pour ne pas avoir à en pleurer, c’est la voie de la sagesse.

Art martial non violent

On dit parfois de l’humour que c’est l’élégance du désespoir. L’expression est intéceressante parce qu’elle suggère que même désespéré on peut conserver suffisamment d’estime de soi pour faire bonne figure et rester élégant moralement. Cela suppose bien sûr de s’entendre sur le sens des mots et de bien distinguer le sens de l’humour de la moquerie et de la raillerie qui visent à blesser autrui. Le sens de l’humour consiste à regarder en face la tragédie du monde et de l’existence pour en souligner les aspects comiques, ridicules, absurdes ou insolites, pas à se moquer de sa belle-mère ! C’est une manière d’accueillir la douleur et de la raccompagner vers la sortie pour l’empêcher de s’installer. C’est une source intarissable d’espérance pour ceux qui souffrent – l’humour juif est né des persécutions – et une manière de substituer le plaisir à la douleur.

Humilité + amour = humour

Le sens de l’humour repose également sur l’humilité : il faut d’abord consentir à regarder la réalité telle qu’elle est et à se regarder soi-même tel que l’on est. Cette lucidité préalable suppose d’avoir le courage de regarder en face ses limites et ses faiblesses pour pouvoir en rire à son tour. Il repose ensuite sur la vérité parce qu’il fait sauter toute prétention, toute boursouflure et tout mensonge. L’humour est subversif parce qu’il révèle des vérités que l’on préfère cacher. Il démasque nos propres mensonges y compris ceux que nous cherchons à faire cautionner par Dieu. Le sens de l’humour repose enfin sur la charité parce qu’il repose sur la bienveillance envers autrui.

Pas naturel mais culturel

Rire de soi-même est un exercice de dépossession qui n’est pas naturel. Nous avons naturellement honte de nos faiblesses et notre tendance spontanée est de les dissimuler et de détourner l’attention sur celles d’autrui. Le sens de l’humour est, à l’inverse, une disposition de l’esprit qui peut amener à exhiber ses propres faiblesses pour les subvertir par le rire. Cela suppose d’admettre sa propre vulnérabilité et d’accepter de reconnaître sa dépendance vis-à-vis des autres et vis-à-vis de l’Autre par excellence. Le sens de l’humour n’est pas naturel mais culturel. Dans certaines cultures, c’est même un art : l’humour anglais et l’humour juif sont des acquis de civilisation et sans doute une des explications de leur capacité collective à se remettre en cause et à innover. Le sens de l’humour est culturel et c’est pour cette raison qu’il s’acquiert, s’éduque, se cultive et surtout se pratique. Comme la vie spirituelle, le sens de l’humour se nourrit, croît et se transmet parce que, comme la foi, il permet de croître en maturité, en humanité et en intelligence de la vie.

Révélateur de vérités paradoxales

Parce qu’il éclaire les angles morts et révèle le dessous des cartes, le sens de l’humour nous prémunit contre les fausses évidences et nous libère des apparences. Il prédispose ceux qui le pratiquent à accueillir la Bonne nouvelle qui est le renversement de paradigme par excellence puisqu’il porte sur notre condition humaine et notre destinée individuelle. C’est aussi le baume que les chrétiens peuvent passer sur le cœur de ceux qui redoutent, fuient ou refusent un Dieu vengeur et courroucé qu’on leur a présenté à tort comme le leur. C’est enfin pour les chrétiens un antidote contre la tentation du fanatisme. Une foi aiguillée par le sens de l’humour apporte du sens au lieu de transformer la foi en un catalogue de sens interdits. Le sens de l’humour est l’outil pédagogique par excellence et donc la meilleure manière d’annoncer le Dieu de Jésus-Christ. Mais au-delà même de ses vertus pédagogiques, le sens de l’humour est d’abord une manière d’être au monde. Une manière d’être dans le monde en l’acceptant tel qu’il est. C’est une manière de se réconcilier avec le monde et de l’aimer sans le cautionner ni le juger.  

Louis CHARLES

lire l’article intégral paru sur le blog www.letempsdypenser.fr le 22 juin 2015 et récompensé par le prix Frédéric Ozanam dans la catégorie philosophie/théologie


Retrouvez d’autres articles en feuilletant le numéro de la revue Nouvelle Cité de juillet-août 2016 : L’humour c’est sérieux

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