Qu’est-ce que l’amnésie traumatique ?

Qu'est-ce que l'amnésie traumatique ?

LES CONSÉQUENCES ET LES TROUBLES PSYCHOTRAUMATIQUES LIÉS AUX VIOLENCES SEXUELLES (ou d’autres types) peuvent s’installer chez les victimes pendant des années et même toute une vie. Étudiés depuis plus de trente ans, ils ne sont pas solubles avec une douche ou en tournant la page. Le docteur Muriel Salmona décrit les mécanismes neurobiologiques de survie, de dissociation, de mémoire traumatique dans Violences sexuelles, livre sur lequel nous nous sommes appuyé pour cet article. Qu’est-ce que l’amnésie traumatique ?

Les troubles psychotraumatiques sont des conséquences normales d’actes destructeurs et s’expliquent par la mise en place de mécanismes neurobiologiques et psychiques de survie à l’origine d’une mémoire traumatique. Leur méconnaissance ainsi que celle de leurs symptômes font que la souffrance, la mémoire et la dissociation traumatiques que présentent les victimes sont souvent prises pour des troubles mentaux, de l’attention, une crise d’adolescence, des troubles de l’humeur, etc. Leurs conséquences sont renvoyées à la victime comme étant constitutives de sa personnalité, inhérentes à son âge ou à son sexe, ou fabriquées par elle-même. D’où l’importance d’informer sur leur fonctionnement et d’empêcher à l’avenir que des personnes se demandent :

« Comment est-il possible d’oublier un viol ou une agression sexuelle pendant si longtemps ? Ces choses-là ne s’oublient pas ! Et si c’étaient des inventions ? »

À cela, le docteur Salmona, psychiatre, répond : « L’amnésie traumatique complète ou parcellaire est fréquente chez les victimes de violences sexuelles dans l’enfance. La mémoire traumatique n’a rien à voir avec un souvenir autobiographique conscient qui peut se remémorer intentionnellement, se raconter, avoir une fonction sociale.

Toutes les études montrent que les souvenirs retrouvés sont fiables et qu’ils réapparaissent le plus souvent brutalement et de façon non contrôlée “comme une bombe atomique”, avec de multiples détails très précis et accompagnés d’une détresse, d’un sentiment d’effroi, de sidération et de sensations abominables. La mémoire traumatique est involontaire, envahissante, incontrôlable et indifférenciée. »

Caroline a accepté d’aborder ce thème pour Nouvelle Cité. Elle a été victime à deux reprises d’agressions sexuelles, une première fois à 14 ans dans la rue, et une autre fois à 20 ans lors d’une confession par le père Jacques Marin. Elle a aujourd’hui 53 ans et continue de lutter contre les conséquences multiples de ces violences. « Pendant trente ans, je suis restée sans rien
dire. Mon corps, lui, a tellement emmagasiné… J’ai somatisé à fond, développé des maladies récurrentes, des phobies, des douleurs dorsales et dentaires. J’ai bossé comme une dingue en tant qu’aide-soignante en soins palliatifs à domicile et, un jour, tout a lâché. Je ne peux plus travailler. J’ai une obligation de suivi psychologique si je ne veux pas sombrer dans la dépression. »

Disjonction et dissociation

Le mécanisme en cause de ces amnésies traumatiques est un processus dissociatif de sauvegarde que le cerveau déclenche pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences. Il fait disjoncter les circuits émotionnels, sensoriels et ceux de la mémoire. Cette disjonction, qui permet de protéger le cœur et le cerveau, s’accompagne d’un sentiment d’étrangeté, d’irréalité, de « corps mort », de dépersonnalisation, comme si la victime devenait spectatrice de la situation puisqu’elle la perçoit sans émotion. Elle prive aussi la victime de ses capacités de réflexion et d’analyse, l’empêchant de se protéger de ces agressions et de s’y opposer.

En parallèle, se produit la disjonction du circuit de la mémoire. La mémoire sensorielle et émotionnelle de l’événement ne peut être correctement stockée, celle-ci reste enkystée dans l’amygdale sans être traitée, ni transformée en mémoire autobiographique. La mémoire traumatique est cette mémoire émotionnelle, « boîte noire des violences » piégée hors du temps et de la conscience.

Boîte noire des violences

Cette mémoire émotionnelle et sensorielle des violences reste donc enkystée, hypersensible, prête à « exploser » au moindre lien rappelant les violences. Aussitôt qu’une situation, un affect ou une sensation les rappelle, elle s’enclenche et plonge à nouveau la victime au milieu des violences. Elle revient sous la forme d’images, de scènes, de flash-back, de cauchemars, de perceptions sensorielles pouvant prendre l’apparence d’hallucinations, d’expériences douloureuses ou émotionnelles qui envahissent tout l’espace psychique et s’imposent à la conscience.

« Pendant ce reportage, j’ai revu
tout ce qui m’était arrivé. Cela
m’est revenu par flashs, comme
une publicité. » Caroline

La mémoire traumatique contient de manière non différenciée le vécu émotionnel, sensoriel et douloureux de la victime et tout ce qui se rapporte aux faits de violences, à leur contexte, ainsi qu’aux mises en scène de l’agresseur, à ses paroles, sa haine, son mépris, son excitation perverse. Quand cette partie « agresseur » et non identifiée comme telle s’active, elle colonise tout l’espace psychique de la victime et lui fait croire qu’elle est à l’origine de ces pensées culpabilisantes, de ces phrases assassines et de ces affects haineux et méprisants alors que c’est l’agresseur qui continue à parler et à agir en elle. La victime peut avoir la sensation d’être folle ou un monstre.

En 2018, alors que Caroline regarde le documentaire Pédophilie. Un silence de cathédrale 2, elle se sent profondément affligée. Elle témoigne : « Pendant ce reportage, j’ai revu tout ce qui m’est arrivé. Cela m’est revenu par flashs, comme une publicité. Au début, je n’y croyais pas… Trente après les faits ! Il faut dire aussi que je venais de perdre mes parents. C’était une épreuve, j’étais sous le choc, vulnérable… Je voyais alors un psychiatre qui a identifié un syndrome posttraumatique. Il m’a demandé d’écrire ce qui me venait en mémoire. À cette époque, je commençais aussi à écouter et à lire Muriel Salmona. Tout ce qu’elle décrivait correspondait exactement à ce que je vivais. J’ai pris contact avec elle et nous avons échangé, elle m’a beaucoup aidée. »

« Quand la mémoire refait surface, c’est violent pour la personne qui revit le traumatisme », développe Caroline. « C’est la catastrophe, car on comprend que c’est un crime que l’on a subi et que l’on n’a jamais été écouté. Mon mal-être infernal trouvait enfin une explication. Je prenais conscience des mauvaises décisions prises à certains moments de ma vie. J’étais perdue, ne me sachant pas dans un état dissociatif. Dans cette histoire, les personnes sont marquées à vie. On ne sait pas comment on va faire pour s’en sortir mais on est là. Récemment, des cauchemars et des odeurs ont ravivé ce vécu traumatique. Ça ne passe pas. Il faut avoir un bon accompagnement psychologique et des personnes sur lesquelles on peut compter autour de nous. »

CHIFFRES
59,3 % des victimes de violences sexuelles dans l’enfance ont des périodes d’amnésie totale ou parcellaire. Les amnésies traumatiques ont duré entre 21 et 40 ans pour 11 % des victimes, entre 6 et 20 ans pour 29 % d’entre elles et de moins de 1 an à 5 ans pour 42 % d’entre elles.

Prise en charge et guérison

Il est cependant possible de s’en sortir. Il n’est jamais trop tard pour soigner les troubles psychotraumatiques, que ce soit quelques mois, années et même plusieurs dizaines d’années après les violences. Les circuits neuronaux et émotionnels ont de grandes capacités de réparation. Le traitement repose sur l’intégration de la mémoire traumatique en mémoire autobiographique. Les soins consistent, dans un travail commun entre le thérapeute et le patient, à identifier la mémoire traumatique qu’il faut localiser puis patiemment désamorcer, la décolonisant ainsi des violences et du système agresseur. Les bienfaits d’une prise en charge adaptée sont incontestables. Elle permet aux victimes de récupérer une capacité de contrôle émotionnel : les circuits émotionnels et de la mémoire ne disjonctent plus à chaque évocation, les victimes ne sont plus dissociées, elles sont libérées de la culpabilité, de la honte et de tout ce que l’agresseur a déversé en elles, elles retrouvent leur personnalité et l’estime d’elle-mêmes.

D’autres thérapies sont d’un apport précieux : médiation corporelle et kinésithérapie, thérapies par le jeu pour les enfants, médiation artistique, celles par la création littéraire sont utiles pour exprimer des émotions du vécu traumatique, et permettent de se découvrir des capacités insoupçonnées de créativité dans un champ protégé et sécurisé.

Ce qui a aidé en partie Caroline, c’est d’en parler dans les médias3. « L’étape du premier article publié était importante pour moi car plus personne ne pouvait me faire douter de ce que j’avais vécu, même si certaines connaissances essayent encore aujourd’hui. Cela m’a énormément aidée à être plus libre et à me dire. J’essaye d’avancer sur un projet d’écriture de livre. Je participe aussi à un groupe de parole créé par le centre de victimologie, très bien encadré par des professionnels, tous formés par Muriel Salmona au traitement des violences sexuelles. C’est très enrichissant ! »

Caroline a écrit plusieurs fois au nonce apostolique et au pape François. Ce qui la fait tenir, comme de nombreuses victimes d’abus sexuels commis par des clercs et des laïcs de l’Église catholique, c’est le travail remarquable de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase). Présidente de l’association Espérance-Résilience, elle tient à dire : « La mémoire traumatique nous suivra jusqu’à la mort, c’est pour cela que nous militons pour l’imprescriptibilité des violences et des crimes sexuels. »
Émilie TEVANE

VICTIMES D’ABUS SEXUELS AU SEIN DES FOCOLARI ?
Le Mouvement encourage toute personne disposant d’informations concernant des abus sexuels commis dans le cadre du mouvement des Focolari à se mettre en contact avec la Commission d’enquête de GCPS. Il est possible de contacter en toute confidentialité l’équipe de la commission par téléphone, par courriel ou en utilisant le formulaire de contact disponible sur leur site.
Contact GCPS
• Contacts médias GCPS Consulting : info@gcps.consulting
• Contact pour les témoignages : inquiry@gcps.consulting

2) Documentaire réalisé par Richard Puech et diffusé sur France 3,le merdredi 21 mars 2018 à 20 h 55.
3) Article de Philippe Clanché dans VSD en 2019 et émission « Crimes & faits divers » du 11 février 2021, animée par Jean-Marc Morandini sur NRJ12 dans laquelle Caroline raconte son histoire.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *