Sur la place des femmes dans l’Église : changer de mentalité

Les femmes devraient être présentes dans les organes de décision, en amont des conclaves, dans les collèges pontificaux. Ce sont quelques-unes des propositions développées par la présidente du mouvement des Focolari, Maria Voce, dans une interview accordée à la revue Città Nuova et dont nous publions ici des extraits.

 

CITTÀ NUOVA : Avec Mulieris Dignitatem, Jean-Paul II a ouvert des perspectives novatrices. 25 ans après, nous devons constater que cette lettre apostolique n’a pas été prise en considération par l’Église. À quelles conclusions êtes-vous arrivée?

Maria Voce : Il est évident que la lettre Mulieris Dignitatem n’a pas reçu toute la considération voulue et l’application que ses contenus auraient exigée. Les temps n’étaient peut-être pas encore mûrs. Le texte possédait – et possède encore aujourd’hui – une valeur prophétique. On en verra une réalisation progressive avec l’évolution des temps, qui permettront aux femmes d’apporter des contributions pertinentes.

C. N. : « L’Église est femme, a dit le pape François. Je souffre quand je vois que le rôle de service de la femme dans l’Église ou dans des organisations ecclésiales dérape vers un rôle de servitude. » Aujourd’hui, en tant que pasteur de l’Église universelle, le pape pourrait commencer à faire entrer des femmes influentes dans les lieux ecclésiaux de décision, qu’ils soient politiques et économiques, pastoraux et spirituels. Pensez-vous que ce serait un bon début?

M. V. : Ce serait sans aucun doute un bon début et c’est déjà en route. La nomination de Mary Ann Glendon, dans l’organisme qui contrôle l’Institut pour les œuvres de religion, me semble un bon signe dans cette direction. Et ce n’est pas le seul. D’autres nominations auraient sûrement une grande valeur et une signification importante, mais je ne pense pas que ce soient des choix décisifs. Selon moi, il faut que l’ensemble de l’Église soit disposé à accueillir l’autorité de personnes de sexe féminin, même là où se prennent les décisions les plus importantes de l’Église. Le pape François peut faire beaucoup, mais il faut aussi que la conscience ecclésiale mûrisse. […]

C. N. : « Femme de charisme » ou « femme d’action ». Pourtant, il devrait y avoir la place pour la « femme de pensée » alors que sa contribution au magistère n’est pas perçue comme essentielle. Peu de femmes sont impliquées dans la pastorale familiale ; peu de femmes occupent une chaire de théologie et elles sont très rarement présentes dans la formation des prêtres.

M. V. : Cette photographie de la situation actuelle est assez exacte. La femme est peu considérée sous l’angle de sa contribution à la pensée, car elle a eu de rares occasions de la développer. Ce n’est que récemment qu’elle a été admise aux collèges pontificaux où l’on étudie la théologie. Il y a eu, certes, des femmes remplies de sagesse et des femmes qui ont apporté une contribution à la pensée. Ce fut parfois davantage par inspiration directe de l’Esprit Saint – comme les femmes éminentes qui sont devenues docteurs de l’Église – que pour avoir développé leur pensée par l’étude et la confrontation avec d’autres penseurs. La femme a toujours dû remplir d’autres rôles dans l’Église et dans l’humanité. […]

C. N. : Sur le thème de la femme, François n’a fait que quelques allusions. Il fait plutôt confiance à la fécondité des rencontres qu’à des moments spéculatifs. De quel œil verriez-vous l’initiative qu’il pourrait prendre en donnant naissance à un comité permanent, un F8, formé de femmes qui auraient de grandes responsabilités dans l’Église?

M. V. : Je considère que nous devons encore attendre avant de voir un « corpus » uniquement féminin à la disposition du magistère de l’Église. De toute façon, je préfère que la femme soit avec les hommes et non pas détachée d’eux pour manifester sa différence. Il est donc utile qu’elle entre dans les organismes de consultation, de réflexion et de décision qui, peu à peu, se développent dans l’Église et qu’elle y fasse entendre la voix féminine. Je ne pense donc pas à un « F8 » mais à un 8, quelles que soient ses caractéristiques, où sont représentés hommes et femmes, car chacun a sa spécificité et c’est cette spécificité qui est utile à l’Église. Un organisme de ce genre m’enthousiasmerait. […]

C. N. : La caractéristique de la femme par rapport à l’amour ne semble pas être compatible avec un rôle de gouvernement. Quelle est votre expérience de présidente d’un organisme comprenant des hommes et des femmes?

M. V. : Amour ou gouvernement ? Je dirais que c’est exactement le contraire : on ne peut gouverner sans amour. En fait, gouverner veut dire chercher à faire grandir une personne, un groupe, un organisme, lui faire exprimer le meilleur de lui-même et favoriser la réalisation du dessein de Dieu sur chacun. On ne peut pas le faire sans amour. Si on ne vise pas le bien de l’organisme que l’on gouverne et des personnes qui en font partie, comment peut-on le gouverner ? On finit par le dominer. Et dominer n’est pas gouverner.

C. N. : Quelles indications peut offrir à l’Église le fait que, par statut, la présidence des Focolari sera toujours une femme?

M. V. : Il me semble que le fait qu’une femme soit présidente peut promouvoir dans l’Église une façon de voir Marie qui est encore très peu prise en considération : la Mère de l’Église, c’est-à-dire celle qui contient toutes les réalités de l’Église.

C. N. : Dans les relations avec le Saint Siège, le fait que vous êtes une femme ne soulève-t-il pas des difficultés, ne fait-il pas naître des doutes?

M. V. : Je ne crois vraiment pas, même si je suis un peu perplexe sur un point. Je ne comprends pas les raisons de fond qui empêchent notre association « d’incardiner » les focolarini qui manifestent la vocation au sacerdoce et que le Mouvement considère utiles et nécessaires pour le service du Mouvement lui-même. Il s’agirait de les « incardiner » dans le Mouvement, mais cela semble impossible parce que notre association est une association privée et, en plus, présidée par une femme.

C. N. : Le rapport homme-femme est presque toujours problématique. Dans le mouvement des Focolari, la quasi-totalité des responsabilités est gérée ensemble, par un homme et une femme. Pourquoi ce choix?

M. V. : Le fait que pour diriger les diverses expressions et les divers organismes des Focolari, il y ait généralement un homme et une femme, est le signe de la nécessité fondamentale de la présence des deux sexes pour constituer l’unité primitive voulue par le Créateur, lorsqu’il a créé l’homme et la femme comme des êtres distincts et en même temps unis. Leur unité réalise cette différence des genres qui n’est pas une opposition mais un don réciproque.

C. N. : Valoriser la femme signifie lui donner aussi des responsabilités de gouvernement. D’autres Églises ont résolu la question par l’ordination sacerdotale (et parfois épiscopale) de femmes. Que peut-on suggérer au pape François?

M. V. : Il est clair que je ne lui suggérerais pas de résoudre la question de cette manière. Cela signifierait reconnaître à la femme un service particulier, celui du ministère ordonné. Or, la femme n’a pas besoin qu’on lui reconnaisse des dons de service, mais bien plutôt sa capacité à contribuer à la marche de l’Église et de l’humanité tout entière. La femme doit être reconnue avant tout comme femme, et non pas comme prêtre ou évêque, car ce n’est pas ce qui nous intéresse.

C. N. : Serait-ce important de nommer l’une ou l’autre femme cardinal?
M. V. : Important pour la femme ? Je ne crois pas. Cela pourrait, tout de même, être un signe pour l’humanité.

C. N. : Comment verriez-vous le conclave avec la participation de supérieurs généraux et de supérieures générales d’ordres religieux, ainsi que de présidents et de présidentes d’ensembles ecclésiaux internationaux ? Serait-ce une reconnaissance pour la femme?

M. V. : Je voudrais distinguer le conclave en tant qu’assises où se prépare l’élection du pape, et le conclave comme moment de vote pour l’élection du pape. Dans la première phase, la présence de personnes qui jouent un rôle dans l’Église et peuvent apporter la contribution de leur expérience me semblerait particulièrement utile ; ce serait une contribution sans aucun doute différente, mais pas moins importante que celle des cardinaux. D’après ce que rapporte le pape Bergoglio, les réunions précédant l’élection se sont révélées déterminantes pour ses actuelles prises de positions et pour sa manière de conduire l’Église vers des objectifs précis. Si ces analyses avaient mûri dans un contexte ecclésial plus large que celui limité aux seuls cardinaux, je suis sûre que des contributions plus précieuses auraient été offertes au pape actuel. Ensuite, que ces personnes soient admises à voter pour l’élection du pape, c’est actuellement secondaire. Nous verrons les évolutions qui adviendront. L’histoire de l’Église est guidée par l’Esprit Saint.

C. N. : Demain, votre portable sonne. C’est le pape François qui vous invite à le rejoindre pour un dialogue sur le thème « Femme et Église ». Quels sujets mettriez-vous en priorité dans cette rencontre avec lui?

M. V. : Comme il nous a parlé de sa grand-mère et de sa maman, je lui demanderais si cette expérience avec les femmes de sa famille est pour lui source d’inspiration pour ouvrir aux femmes le magistère de l’Église. Bref, j’aimerais qu’il se réfère à ces exemples familiaux, afin de mettre en lumière le fait que les femmes peuvent avoir une plus grande influence que celle d’un directeur spirituel ou d’un professeur. […] Acheter le numéro

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