Dans la peau des Marocains

Claude est arrivé au maroc pendant l’été 1995. Il y est resté au plus près de la vie des gens, en particulier des enfants, avec un désir passionné et respectueux, celui de glisser dans le cœur des habitants l’esprit d’unité et de fraternité des Focolari. Il nous raconte certains des épisodes lumineux de son aventure.

L’idée m’est venue en regardant par les fenêtres de ma maison à Tanger. De l’une, je voyais les enfants du quartier jouer au foot dans la rue, de l’autre, un terrain de foot et de basket vide, celui de l’ancienne école italienne inutilisé depuis sa fermeture. Je demande alors au consul d’Italie la permission de l’ouvrir aux jeunes du quartier. Permission accordée à condition que j’en prenne la responsabilité. Tous les dimanches, une centaine de jeunes vient jouer au ballon au « stade de l’amitié », valeur qui en est la première et plus importante

Avec les plus grands, nous essayons d’apprendre aux plus jeunes à jouer ensemble. Avec quelques règles de mon cru : faute si le joueur marque un but sans faire de passes, cartons jaunes ou rouges pour ceux qui parlent mal sur le terrain, encouragements pour ceux qui entretiennent un bon esprit d’équipe. Avec un sourire intérieur, j’observe que les jeunes gagnent par leur jeu d’unité, la plupart du temps. Mais dès qu’ils reprennent leur jeu individuel, ils commencent à perdre.

J’ai la joie de constater qu’ils vivent la réciprocité aussi en dehors du stade. Un matin, au moment de partir au travail, je tire la porte derrière moi sans me rendre compte que la serrure se casse et que la porte reste entrouverte. Lorsque je rentre le soir, un des enfants de l’équipe de foot, assis sur le muret devant la maison, me dit : « Regarde ta porte, ce matin tu l’as laissée ouverte, Ismaël est resté pour la garder, mais il devait aller à l’école, il a donc appelé Reda qui, à l’heure de l’école, a appelé Hamsa… » Cinq enfants se sont ainsi relayés pour garder ma maison ou, devrais-je dire, « leur maison ».

AMINA, LA PETITE ROSE QUI S’OUVRE

Au foyer où je donne des cours de français depuis deux ans à des enfants pauvres, je remarque une petite fille toute chétive, timide, dans son coin, arrivée là au mois de février. Jamais un sourire, elle ne se mêle pas aux autres enfants. Amina, c’est son nom, ne peut prononcer un mot de français toute seule. Visiblement, elle est bloquée. Je la prends alors à part, sentant que Jésus me demande de l’aimer de manière toute particulière. Je lui susurre les lettres les unes après les autres, répétées maintes fois, sans perdre patience, en l’encourageant chaque fois qu’elle essaye de parler et réussit un peu. Je demande pourquoi elle est ainsi, on me répond qu’en classe et à la maison on la frappe ! Je comprends mieux. Malgré tout, notre travail porte ses fruits. Elle commence à avoir confiance en elle, à sourire, à se détendre, à parler avec les autres, si bien qu’à la fin elle a eu sa moyenne, toute heureuse d’avoir décroché ce qui lui semblait impossible. Pour moi, c’est comme un bouton de rose qui s’épanouit. Le plus beau cadeau que Dieu pouvait me faire cette année dans ce foyer !

YASMINE, LA SLAMEUSE

2_Amina au premier plan©D.R. : Amina (au premier plan)

L’inculturation, ce n’est pas seulement rentrer dans la culture d’une autre personne, d’un autre peuple, c’est aussi se mettre dans la peau de la personne présente à nos côtés. Et ces personnes étaient pour moi au Maroc surtout des enfants. Des enfants aux prénoms et aux visages gravés dans mon cœur. Comme celui de Yasmine, 12 ans, l’aînée de Dina, 8 ans, dont elle est jalouse. Elle est anorexique, a peu de ressources physiques, se fatigue vite au travail. Hypersensible, elle est en butte à ses parents et ne comprend pas pourquoi il faut aller à l’école. Un jour, sa mère m’appelle pour me dire qu’elle a parlé de se suicider et me demande d’intervenir. Impossible d’affronter le problème de face. L’idée me vient alors de lui proposer de composer ensemble un slam. Nous avions assisté à un concours de poésies-slam entre différentes écoles. Elle me dit en avoir déjà composé un et accepte de me le montrer *. Elle est surprise que je puisse l’apprécier et m’en remercie. En partant elle me dit : « Comment se fait-il que toi qui es… vieux, tu t’intéresses au slam ? » Je lui fais comprendre que le rôle d’un professeur n’est pas de s’intéresser à ce qui lui plaît mais d’entrer dans la peau de l’autre pour développer ses qualités. En fait ses meilleures amies sont parties et elle se retrouve seule au lycée, sans personne avec qui se lier, et même certains se moquent d’elle.

Suite à cet échange, sa mère me demande conseil, elle accepte de faire un effort en étant plus douce avec sa fille. Un jour, Yasmine me confie que sa mère l’a embrassée et que ce geste l’a touchée… En l’apprenant, la mère en a les larmes aux yeux.

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AVEC LES IMAMS, LE DIALOGUE DE LA VIE

Je désirais rencontrer l’imam Bachar de Marbella (Espagne) et cette occasion me fut donnée lors de la visite d’un jeune que j’avais accompagné à Tanger. L’imam nous reçoit froidement dans sa bibliothèque. D’emblée, il me dit que l’islam est la vraie religion et que les chrétiens ont falsifié leurs Livres…

L’imam me dit : « Claude, tu es mon frère, tu dois revenir pour nous enseigner comment faire avec les jeunes ! »

Je l’écoute pendant une demi-heure sans rétorquer mais en faisant vraiment le vide malgré les nombreuses provocations. Puis je lui dis qu’à mon avis nous devons retourner à l’idée fondamentale de Chiara : « Dieu est Amour » et comme « il est ton créateur et le mien nous devons être frères entre nous ». Il est pleinement d’accord et nous pouvons commencer à parler positivement. Je lui raconte des expériences du Maroc, avec les jeunes, ce qui détend l’atmosphère. Puis vient l’heure du ftour (rupture du jeûne du Ramadan), et comme il sait que je fais le Ramadan (pour éprouver ce que les musulmans éprouvent en faisant ce sacrifice pour Dieu), il m’invite à prier avec lui à la mosquée, « mais à ta manière ». Je sens le respect. Je reste au fond de la mosquée et prie pour l’unité. Puis il m’invite au partage des dattes avec les autres venus à la prière, et après au harira traditionnel (soupe dense qui introduit le ftour). Là, je lui parle du soufisme, que j’admire beaucoup, en lui citant des phrases qui m’ont éclairé. Il s’illumine car lui-même est soufi ! La conversation est de plus en plus chaleureuse. À la fin il me tient par la main, m’embrasse en me disant : « Claude, tu es mon frère, tu dois revenir pour nous enseigner comment faire avec les jeunes ! »

Plus tard, je demande à Farouk, un focolarino algérien, pourquoi l’imam a voulu me provoquer. « Il n’a pas voulu te provoquer mais pour nous musulmans, il est important avant toute chose de nous posi- tionner face à la différence. » Je me demande alors comment moi chrétien je dois me positionner : en chrétien, c’est- à-dire comme Jésus abandonné, et en vivant le commandement nouveau de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés.

Je souhaite terminer par cet épisode. Au cours d’un repas à la Mariapolis de Tlemcen, je rencontre l’imam Abdelaziz. Au départ, notre discussion autour des religions prend les tournures d’un dialogue de sourds. Puis, je lui raconte mes expériences des premiers mois à Tanger où seul valait le rapport intime avec Dieu dans l’écoute de la petite voix avec pour conséquence l’amour envers les personnes qui m’entouraient. L’imam me dit tout de suite : « Mais, c’est ça l’islam ! Je me retrouve par- faitement en ce que tu dis. » Au cours de la soirée, il est invité à intervenir et à répondre à des questions. Il commence en disant : « Je vais vous dire ce que c’est l’islam : c’est la soumission à Dieu », et de prendre en exemple les expériences que je venais de lui partager. Une solide amitié naissait, ancrée dans le dialogue de la vie.

 

Claude GAMBLE

 

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