L’école à la maison menacée

L'école à la maison menacée

PAR CHOIX PÉDAGOGIQUE OU PARCE QUE L’ÉCOLE N’EST PAS ADAPTÉE À LEUR ENFANT, de plus en plus de familles instruisent à domicile. Un mode alternatif qui fonctionne bien, désormais très contrôlé, mais qui inquiète les autorités. L’école à la maison est menacée.

62 000 enfants de France connaissent une expérience différente de l’école. Leurs parents ont choisi de les instruire à la maison. Depuis quelques années, l’instruction en famille (IEF) connaît un réel engouement et la peur du retour dans les établissements en période de pandémie a fait de nouveaux adeptes lors de la rentrée 2020. Pour un tiers des familles, cette décision résulte d’un projet pédagogique différent. Clarisse et son conjoint ont fait le choix d’instruire eux-mêmes Ariane, en deuxième  année de maternelle. « Nous sommes opposés aux notions de temps formels, de programme d’acquisitions. Nous soutenons les envies d’apprentissage de notre fille et  nous les étoffons. » Cette famille suit des théories nées aux États-Unis, prônant l’autonomie dans l’instruction et supprimant la posture sachant/ apprenant. Des écoles  dites « démocratiques » apparaissent en France dans cet esprit.

Comme tous les enfants « no-sco », selon l’abréviation anglaise couramment utilisée, Ariane profite de sorties fréquentes. « Nous ne vivons pas repliés, explique sa  mère. Nous visitons des musées. Avec d’autres, on se retrouve un mardi sur deux dans une ferme pédagogique. » Grâce aux réseaux sociaux, toutes les familles « no-sco » s’organisent ainsi pour que leurs enfants rencontrent des camarades, afin de remplacer la cour de récréation.

Une majorité de familles ayant opté pour l’IEF n’avait aucun a priori contre l’école avant d’en retirer leur progéniture. La décision résulte d’expériences traumatisantes  (harcèlement) ou de difficultés vécues par des enfants particuliers (haut potentiel intellectuel, dyslexie, troubles d’apprentissage divers). « À quatre ans, mon fils Rémi a développé une phobie scolaire, il était décalé et ne se sentait bien qu’avec des plus grands que lui. Sa maîtresse nous a appris notre droit à le retirer de l’école » raconte Jérôme. Après s’être renseigné, il a choisi avec son épouse de scolariser l’enfant à la maison,

C’est une bouffée d’air, une opportunité pour des familles aux profils variés.

aménageant tous deux leurs horaires de travail. « Nous suivons les programmes scolaires le matin et l’après-midi est consacré à l’ouverture à la vie », explique ce père artiste qui laisse son garçon découvrir le monde avec les adultes, dans son atelier. La visite de l’inspecteur mandaté par le rectorat, souvent redoutée, s’est très bien passée.

« Il a trouvé une solution pour aider Rémi, qui lisait bien mais avait du mal à écrire. » Neuf fois sur dix, ce contrôle pédagogique se déroule sans souci. Une autre vérification est menée par la commune de résidence, qui veille aux bonnes conditions matérielles de l’apprentissage.

Si aucune formation n’est exigée pour assurer l’instruction, les parents qui s’y lancent ont souvent un niveau d’études élevé, quand ils ne viennent pas du monde de l’éducation. C’est le cas de Jonas, ancien instituteur, et de son épouse, qui enseigne toujours au collège. Tous les deux pensent que leurs enfants apprennent plus vite et mieux à la maison. Yann, leur fils aîné, suit la classe de seconde avec deux années d’avance. « Après la petite section à l’école, je lui ai proposé de choisir entre y retourner et continuer à apprendre à la maison. Ce qu’il a choisi. Puis, cela a donné envie à ses sœurs », explique Jonas. Il mène son activité professionnelle de chez lui, surtout le soir et le week-end. « Pour faire ce choix, il faut savoir gérer sa vie. Les parents en galère ne peuvent pas assumer l’instruction. »

La question de la compétence se fait plus prégnante avec l’augmentation du niveau scolaire et les « no-sco » adolescents sont plus rares. Clarisse, la militante des pédagogies alternatives, ne sait pas combien de temps sa fille sera ainsi non scolarisée. « On ne s’opposera pas à son désir si elle veut plus tard rejoindre l’école. » «Ils iront à l’école s’ils veulent, appuie Jonas, on ne les retire pas d’un dogme pour les mettre dans un autre dogme. »

Un encadrement plus strict

L’IEF est une victime collatérale du combat mené par le gouvernement contre le séparatisme islamique. Le 2 octobre 2020, Emmanuel Macron a annoncé vouloir remettre en cause le principe ancien de liberté du mode d’instruction. Le projet de loi présenté le 9 décembre au Conseil des ministres stipule que l’école à la maison sera désormais

Neuf fois sur dix, ce contrôle pédagogique se déroule sans souci.

soumise « à une autorisation annuelle de l’autorité académique », accordée seulement pour certains motifs. Celui qui concerne le plus de familles « no-sco » demeure flou : « L’existence d’une situation particulière de l’enfant, sous réserve alors que les personnes qui en sont responsables justifient de leur capacité à assurer ’instruction en famille. » Le débat est loin d’être clos. Le Conseil constitutionnel pourrait y voir une mise en cause sans fondement suffisant de la liberté d’instruction. Les familles concernées, réunies en collectifs, se mobilisent dans la rue et sensibilisent les parlementaires qui vont débattre du texte courant janvier. « L’IEF est aujourd’hui une bouffée d’air, une opportunité pour des familles aux profils variés, motivées pour différentes raisons », affirme Anne-Laure Blin, députée LR du Maine-et-Loire. « Autant, je partage sans ambiguïté le souhait de lutter contre la radicalisation, autant je refuse l’amalgame entre islamisme politique et IEF. » Jean Castex  assure que la loi ne veut pas « pénaliser » les familles agissantes dans le respect des intérêts de leurs enfants1. De quoi entrevoir un avenir possible aux partisans de l’instruction à la maison, mais avec davantage de contraintes administratives.

Philippe CLANCHÉ

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