La maison de « L’AUTRE » : des habitants solidaires

Pour aider « l’autre » qui se retrouve accidentellement à la rue, des habitants d’une petite ville de Provence se sont réunis pour mettre à disposition un toit et, plus qu’une adresse, un lieu de vie accompagné d’une solidarité de proximité pour repartir. Retour sur une expérience qui fête ses 20 bougies.

Lambesc, 10 000 habitants, entre Aix et Salon, avec ses maisons en pierre serrées autour de rues étroites, ses fontaines et places ombragées de platanes, ses cigales qui chantent l’été comme l’accent des gens toute l’année… Derrière la carte postale, la vraie vie, avec ceux qui ont trouvé insertion et développement, et « les autres », exclus momentanément des facilités de notre société par le chômage ou des épreuves physiques ou familiales, un parcours chaotique… Au départ, une rencontre improbable entre deux passionnés : Claude Blanc, ancien promoteur immobilier aisé, fêtard converti au christianisme qui a mis ses talents au service de l’accueil de personnes en difficulté dans le village voisin d’Éguilles à la demande de son curé, et Georges Spini, éducateur spécialisé épris de justice sociale et de générosité. « Des gens meurent de faim et n’ont pas de quoi se loger ! » s’inquiète Georges. « J’ai monté une association à Éguilles, pourquoi pas à Lambesc, ça t’intéresse ? » lui répond Claude.

Tout s’enchaîne de façon étonnante.

Germe alors une idée limpide et efficace : à partir d’une simple association loi 1901 indépendante de toute institution, « L’AUTRE », réunir une centaine de membres qui verseraient une contribution mensuelle de 120 F (actuellement 20 €) sur dix ans, engagement moral mais rétractable à tout moment, pour rembourser le prêt nécessaire à l’acquisition, la restauration et les frais de fonctionnement d’une maison aménagée en appartements prêtés pour des périodes de trois mois renouvelables. Les deux hommes et leurs épouses rassemblent 4 amis partants pour l’aventure, puis rapidement 80 par le bouche-à-oreille, et trouvent une maison à acheter au centre-ville afin de favoriser mobilité et insertion des logés. Ils contactent une banque, d’accord pour un prêt de 400 000 F avec pour seule garantie une hypothèque sur le bien. Ensuite, tout s’enchaîne de façon étonnante : la propriétaire, connaissant le but de l’achat consent une nette réduction du prix de la maison, le notaire renonce aux frais de transaction, des artisans livrent sanitaires ou mezzanines gratuitement, des chèques importants sont déposés dans la boîte aux lettres parfois de façon anonyme, de simples habitants proposent un coup de peinture ou apportent vaisselle, équipement ménager, lits… le tout de qualité. Trois appartements « hyper-propres, hyper-accueillants et jolis » sont ainsi meublés.

Solidarité concrète et discrète.

La première bénéficiaire est une jeune fille de 18 ans en détresse profonde, élevée par la DDASS, sans formation ni travail, enceinte, sur le point d’être expulsée de son maigre logement sous les toits pour arriérés de loyer et qui refusait toute aide sociale. « Avec Claude, on est allé la voir et après avoir beaucoup discuté, elle a finalement accepté de venir quelque temps au studio », se souvient Georges avec émotion. S’ensuit une chaîne de solidarité très concrète avec plusieurs habitants, pratiquée en toute discrétion selon ses besoins. À présent, ils sont heureux de la croiser tenant un commerce de la ville, épanouie, mariée et mère de famille. Avec les années d’expérience, l’association a éprouvé son fonctionnement : la demande de logement temporaire doit venir des personnes elles-mêmes. Deux ou trois membres du bureau les écoutent, évaluent l’urgence et leur capacité à se prendre en charge, à effectuer des démarches. Officiellement, l’association n’offre que le toit avec une participation si possible de 50 € par mois. Les personnes logées sont totalement libres. Une fois par mois, deux membres du bureau font le point avec elles de l’avancée de leur situation et informent régulièrement l’ensemble des membres de leurs souhaits et besoins. Ainsi chacun peut apporter, en toute liberté, une aide personnalisée. Car un toit, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant.

Confiance et respect mutuels.

Tous les acteurs font l’expérience d’une incroyable providence, autant ceux qui donnent que ceux qui reçoivent. « Au début, les professionnels n’y croyaient pas, se souvient Georges, pour eux, il fallait que ce soit une structure financée par l’État. On a vu des changements parmi les personnes qui aidaient, une réciprocité visible dans les relations, une disponibilité, une inventivité, une ouverture d’esprit, des liens qui se resserrent entre villageois.  A. témoigne : « Je me suis retrouvée seule, sans salaire et sans maison, avec mes trois enfants une semaine sur deux. Cela a été une traversée très âpre. Grâce à une amie, j’ai entendu parler de cette possibilité de logement […]. Ainsi, j’ai pu accueillir mes enfants et préparer le concours de professeur des écoles avec un tout petit salaire (moins de 200 €) grâce aux cours particuliers que je donnais. Là, j’ai fait aussi des rencontres qui ont compté. […] J’ai quitté l’appartement dix-huit mois plus tard lorsque j’ai réussi mon concours. […] ». Beaucoup de femmes seules à la porte avec leurs enfants, leurs valises et très peu de moyens sont ainsi aidées ces dernières années, le temps de retrouver une stabilité. Les personnes restent en moyenne entre 1 et 12 mois mais n’abusent pas. Un vrai rapport de confiance et de respect mutuel s’établit. Des problèmes ? Oui mais très rares.

Une idée qui essaime.

Face à une demande pressante, une deuxième maison avec 3 appartements a été acquise à Lambesc en 1999, ce qui a permis d’accueillir au total plus de 400 personnes. D’autres maisons se sont ouvertes à Toulon, Aubagne, Marseille et Éguilles bien sûr, sur le principe de l’autofinancement par les adhérents, chaque ville fonctionnant de façon autonome. Si certaines antennes acceptent des subventions, celle de Lambesc, forte de 135 adhérents, reste attachée à son indépendance institutionnelle autant qu’à une rotation annuelle des responsabilités dans le bureau car « l’association n’appartient à personne ». Toujours enthousiastes, les yeux pétillants de vie, Claudine et Georges Spini assurent qu’ils sont prêts à se déplacer en France pour aider des personnes qui auraient le désir avec leurs amis de trouver dans leur propre ville ou village… un toit pour « L’Autre ».

Sylvie GARNIER

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