La drogue en question

Maria Rougeon est psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle travaille dans le service addictologie du centre hospitalier de Voiron (Isère) en plus d’accompagner des personnes en séances privées. Elle répond à nos questions sur le thème de la drogue, un motif d’angoisse pour bien des parents.

 

NOUVELLE CITÉ : Pouvez-vous définir ce qu’on entend par « drogues » ?

Maria ROUGEON : Tout produit qui vient transformer le fonctionnement psychique et/ou physiologique d’un individu ; à savoir l’humeur, la pensée, le comportement ou l’émotion. Ce sont des substances qui altèrent le système nerveux central. Elles peuvent endormir (la morphine), exciter (la cocaïne), avoir des effets hallucinogènes (L.S.D., marihuana). Même les médicaments dits « psychotropes » deviennent une drogue quand il y a auto-prescription, abus ou ce que j’appelle « avidité », une manière de consommer pour combler un vide qui ne sera jamais complètement comblé. La classification entre drogues douces et drogues dures ne tient plus aujourd’hui. J’ai vu des personnes devenir toxicomanes au haschich.

N. C. : De quel vide s’agit-il ? Et pourquoi certains individus tombent-ils plus facilement dans la consommation ?

M. R. : Cela peut être un vide spirituel, familial, une envie de sens. Ce vide est structurel. Il fait partie de l’homme. Il nous pousse à créer, lancer des projets, aller de l’avant. C’est le moteur du désir. Par ailleurs, la consommation de drogue s’inscrit dans un contexte où le lien social est mis à mal, l’objet de consommation idolâtré. Aujourd’hui, on devrait être satisfait en permanence et rapidement. Les technosciences apportent un bien-être rapide. Une injonction nous somme d’être parfaits. Tout ce qui ne fonctionne pas est mal vu. Tout ce qui questionne nos vies est mal supporté. Les points de repères d’antan ne sont plus là. Et la pollution d’objets de consommation omniprésente. Nous sommes saturés. Dans ce contexte, le fait que des jeunes se droguent interroge notre lien social. C’est un constat qui nous met face à nos responsabilités. L’important est de repérer les enjeux liés à la consommation de drogues pour comprendre comment agir et quels choix il faut soutenir chez les parents. La culpabilité et la peur n’aideront pas à avancer.

N. C. : Comment expliquez-vous cette attirance, en particulier chez les jeunes ?

M. R. : La question de la transgression ne date pas d’aujourd’hui ! Il y a quelques années, les jeunes roulaient des feuilles de maïs pour pouvoir fumer… Un ado a besoin de connaître ses propres limites, de se confronter à ses parents. Ce processus est nécessaire et salutaire. Personne n’y échappe, il ne faut pas le casser car il joue un rôle dans la construction identitaire de la personne. Un enfant qui idéalise ses parents ne progresse pas dans la vie. D’autres raisons expliquent le passage à l’acte : la forme de rituel que peut prendre ce geste, faire comme ses pairs avec l’effet de groupe qui est puissant. Aujourd’hui, il est très rare qu’un jeune n’ait pas goûté à la drogue au moins une fois. Mais il ne faut pas dramatiser. Un jeune garçon qui va essayer au cours d’une soirée ne va pas tomber dans la consommation régulière et croissante. Quand un enfant est bien structuré, la drogue ne prend pas sur lui.

N. C. : Comment repérer et prévenir une dépendance chez un enfant ?

M. R. : Ce qui est important, ce n’est pas le produit mais le contexte et la personne, et surtout comment ces trois choses se mettent en relation. Il faut être attentif à la globalité. Cet enfant a-t-il des centres d’intérêt ? Voit-il des amis ? On peut repérer des signes avant-coureurs comme le fait de fuguer, d’avoir une baisse significative dans les résultats scolaires, d’être mal dans sa peau. Avoir un regard d’ensemble et confiant, les yeux rivés vers l’avenir ; c’est l’attitude que je préconise. Il est important qu’il puisse rencontrer un adulte de confiance pour parler, l’empêcher de tourner en rond. Cet adulte pourra détricoter les choses pour l’aider à prendre son envol, son espace. Le travail des parents est rude à ce moment-là car cela les met à l’épreuve et les renvoie à leur histoire personnelle.

N. C. : La question importante à se poser n’est-elle pas celle d’apprendre à trouver des points de repère pour être avec les autres ?

M. R. : Tout à fait. Et cette question est très présente dans la vie des adolescents. Si un produit ou un écran vient se placer dans leur vie à ce moment-là, cela les soulage. « On ne se prend pas la tête », disent-ils. Mais leur vie est mise entre parenthèses. Je me souviens d’un toxicomane qui s’est mis à parler une fois qu’il avait arrêté de se droguer. Il s’interrogeait douloureusement : « Pourquoi ma famille m’a-t-elle laissé ? Je me suis enfermé… » Il est souvent question de fermeture et d’enfermement quand la dépendance s’installe. Un adolescent est confronté aux questions centrales présentes au cœur de l’humain : la vie, la mort et la sexualité. Il doit se les poser et les prendre à son compte. Ces questions dérangent le jeune (qui n’en a pas forcément conscience) et l’adulte (qui est amené à se déplacer). L’adulte doit avoir le courage d’accepter ses propres impasses. Il est essentiel qu’il garde une porte ouverte sur ces interrogations, qu’il ne reste pas dans ses certitudes. Quand la confrontation est violente, c’est que l’enfant n’a pas d’espace pour se dire.

N. C. : La foi et la spiritualité peuvent-elles aider face à ce genre d’épreuve ?

M. R. : Oui, mais à condition que cela ne vienne pas obturer le travail qui doit se faire en tout homme, celui d’être confronté au vide et à son désir. Si on reste dans l’attente permanente que quelqu’un va répondre à tout, cela n’aidera pas. L’épreuve de la drogue ne supporte pas de réponses uniques, globales, toutes faites, qui ne sont pas traversées par la personne elle-même, l’expérience humaine, le doute. Chacun doit faire face à la difficulté d’être humain, de soutenir son propre désir, sa parole, son individualité. Ce qui ne remet pas en question le besoin de verticalité et de transcendance.

Propos recueillis par Émilie TÉVANÉ

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