J’ai soif

Maladie alcoolique et poésie, ces deux mots qui semblent antinomiques s’assemblent avec finesse sous la plume de l’auteur. Souffrance, déni, luttes, espoirs et désespoirs s’égrènent avec réalisme et profondeur au fil de cinquante textes illuminés par le regard de fraternité du soignant.

 

Enfin libre !

« L’alcool ? Il me garde en vie. Elle ne vaut pas grand-chose ma vie, mais elle est à ce prix. Seulement, je n’en peux plus. Mon corps n’en veut plus, je vomis la moindre goutte avalée. Même si je bois le plus lentement possible.

– Que se passe-t-il alors, je veux dire, quand votre corps n’a pas sa dose ?

– C’est terrible. Quand j’avais arrêté la première fois, mais c’était il y a longtemps, ça n’avait pas été aussi terrible ! Je tremble, si vous saviez, plutôt des secousses, ça ne s’arrête pas. Je suis tout en sueur, trempée, le temps de le dire. Et faible, oui, tellement faible. Avant… »

Son regard se perd dans la lumière vague au travers des vitres en verre poli, flotte bien au-delà du petit bureau de consultation où elle est assise, en face de moi.

Silence.

Doucement, je la rappelle, très doucement tant je crains qu’elle ne se brise.

« Oui, vous disiez, avant… Madame Renée ? »

Elle revient.

« Mon mari et moi, on buvait ensemble. Mais nous avions réussi à arrêter. Un temps. Ensemble. Un jour il m’avoue être tombé amoureux d’une autre femme. Je l’ai supplié, supplié de ne pas me quitter. Il a fini par dire d’accord, mais tu rebois avec moi, comme avant. J’ai pleuré comme jamais de toute ma vie je n’avais encore pleuré et je lui ai répondu : alors, à notre santé ! Voilà comment j’ai recommencé, recommencé l’alcool. »

Mots acérés. Phrases harpons. 

Quelques gouttes de sang rouge, par endroits, à la surface de mon cœur.

Entraînée dans le sillage d’un être qui prend l’eau de toute part…

Elle sourit.
Me sourit.
Elle aurait l’âge d’être ma mère.
Je ne regarde pas sa date de naissance. De toute façon, j’ai toujours un peu de mal à faire la soustraction de tête.

« Vous savez docteur, c’est ainsi parce que je l ’ai choisi. Je regrette simplement d ’avoir un jour commencé. Commencé à trop boire. C’était si facile, l’argent, les amis, le champagne qui coule à flots… Ensuite les déboires, la faillite, très vite, le vide autour de nous, les huissiers, soudain, nos propres enfants ne nous voient plus… La honte. Je faisais des ménages, c’était très dur mais il fallait bien un peu d’argent. Mon mari restait muré à la maison. La honte. Je rasais les murs, la hantise d’être reconnue, la hantise du mépris dans les visages, oui, tant de mépris dans les visages. »

Blessure vive.

La vie ne tient plus qu’à un fil, qu’à un verre, un verre après l’autre au fil des heures, du temps qui s’écoule et remplit toute la vie.

« Madame Renée ? »

Renée, c’est le prénom de ma grand-mère et mon troisième prénom. Madame Renée et moi sommes de la même famille. De la famille de ceux qui finissent en terre ou dans un nuage de poussière, de cet oiseau éclaté par le gel, de ce chêne centenaire foudroyé dans l’orage.

De la famille des vivants.

« Madame Renée, qu’attendez-vous de moi ?

– L’année dernière, quand je suis venue vous voir la première fois, vous m’avez dit : surtout pas d’arrêt brutal de l’alcool, ce serait trop dangereux, en plus avec la cirrhose… vous aviez insisté pour que je me fasse hospitaliser. Pardon, j’avais si peur. Vous me parliez doucement, mais j’avais peur. Je ne suis pas revenue.

– Cette peur, qu’est-ce que c’était ? De quoi aviez-vous peur ? »

Silence. Elle cherche ses mots.

Elle aussi me parle doucement, comme à un enfant qu’on voudrait ne jamais voir souffrir.

Faire souffrir ? Peur des mots, des mots qui sonnent juste.

Moi aussi j’ai peur, mais ça, je ne lui dis pas.

« Aujourd’hui docteur, si je suis là, c’est que je n’ai plus peur. J’accepte. Allez-vous me trouver un lit ? Je n’aurai pas la force de repartir. »

Elle est prête.
Pas moi.
Je la trouve si belle.
Je l’ai tout de suite trouvée belle.
Ses yeux gris-bleu
Malgré le jaune cuivré des conjonctives,

Malgré son teint terreux, odieux.
Malgré la mort qui pointe le bout de son nez, me regarde de biais.
Malgré la mort qui me chuchote à l’oreille :

« Alors c’est pour quand ? Je ne vais pas attendre cent sept ans ! Je suis prête et elle aussi, crois-moi. »

« Madame Renée, vous allez vivre, nous allons nous battre.

– Docteur, je suis heureuse, enfin, je vais être libre!»

Journal d’un médecin alcoologie par Emmanuelle PELTIER

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