Il n’y a pas d’abîme où Dieu ne soit pas descendu

Il n'y a pas d'abîme où Dieu ne soit pas descendu

Il n’y a pas d’abîme où Dieu ne soit pas descendu, l’histoire de Joël Queyras…

Mon enfance fut heureuse. Je me suis retrouvé le petit dernier, né après le retour de captivité de mon père avec une sœur et deux frères bien plus âgés que moi. Une sorte de fils unique très choyé (sans doute trop). Un enfant qui ne fut jamais à l’aise dans son milieu de la moyenne bourgeoisie, et qui multipliait les bêtises et les rébellions avec cependant un grand cœur et une indéniable séduction. Vers l’âge de 11, 12 ans, face à mes résultats scolaires désastreux et mon indiscipline foncière, en désespoir de cause mes parents me mirent en pension en Suisse. Mon cœur assoiffé qui ne trouvait pas où porter ses désirs désordonnés rencontra un père bénédictin qui venait faire le catéchisme dans ce refuge de bambins turbulents. Ce fut une lumière immense. Cela me retourna comme une crêpe, me brûlant d’amour pour Dieu et me donnant le désir de tout Lui donner. Je dévorais les vies de saints, prolongeais les prières et passait de nombreux week-ends au monastère bénédictin proche de la pension. J’entraînais de nombreux amis dans cette folie mystique enrubannée de rêves de préadolescent. Cependant, paradoxalement, je restais le même. Mes actes délictueux se pimentèrent d’une sexualité tordue à laquelle m’initièrent souvent malgré moi les élèves les plus grands. Tout cela vint s’ajouter à un abus que j’avais subi dans ma petite enfance.

« J’entraînais de nombreux amis dans ma folie mystique »

La fuite et la chute

Le paradoxe entre ce qui enflammait mon cœur et mes actes me plongea dans une culpabilité que je fuyais dans le rêve et la jouissance. Ce que je vécus ensuite n’en fut que la conséquence tristement logique. Je perdis rapidement la foi et me passionnai pour la philosophie et la poésie. À 16 ans je quittai la maison parentale à la suite de Beatniks1, vagabondant sur les routes d’Europe au rythme fou de mes maîtres à penser Baudelaire, Rimbaud, Nietzche, Lautréamont, et bien d’autres encore.

Je ne pouvais aller que toujours plus loin et repousser toutes les limites et les interdits et finis par échouer comme une triste épave au port infernal de la drogue et de la prostitution. Mais il n’y a pas d’abîme aussi profond soit-il où Dieu n’est pas descendu. Je l’ai vécu au plus profond de ma chair et de mon âme. Le Seigneur vint me chercher d’abord par la découverte de l’hindouisme dans lequel je me jetai avec toujours la même énergie. Je suivis l’enseignement d’un maître hindou et finis en Inde en moine errant en quête de grand éveil. Mais après un début prometteur, l’angoisse et le malaise augmentèrent en moi, me laissant de plus en plus insatisfait. C’est dans un village du Kerala, accueilli chez un brahmane, que la miséricorde de Dieu me rejoignit et que je pus enfin dire mon « oui » malgré toutes les objections de mes convictions intellectuelles. Cela se concrétisa par une longue confession auprès d’un prêtre indien. Après l’absolution j’eus l’impression de me réveiller d’un long sommeil et de passer de la mort à la vie, de rejoindre un paradis. Tout était lumineux, tout avait un sens au-delà de ce que j’aurais pu rêver.

Un éblouissement

Le retour en France marqua ma réconciliation profonde avec mes parents. Puis j’entrai à l’abbaye de Chevetogne, en Belgique, un monastère bénédictin de rite oriental. J’y passai cinq mois très heureux, jusqu’à ce que mon directeur spirituel pense qu’il était préférable que je retourne dans le monde. La foi toute neuve qui habitait mon cœur se sentit alors bien seule. Avec qui partager cela ? J’entendis alors parler d’une communauté en Italie où tout un groupe de personnes vivait pleinement l’Évangile, à Loppiano, en Toscane, la cité pilote internationale des Focolari. Sans plus réfléchir je m’y précipitai. Ce fut l’éblouissement. Tout jeune chrétien je vivais encore de grandes grâces sensibles et cette Présence aimante et lumineuse du Seigneur que je sentais dans mon cœur était en ce lieu partout, jaillissant de chaque personne rencontrée, dans le réfectoire, dans la petite usine de fabrication de roulottes, dans les habitations, partout, partout… J’appris plus tard que c’était la grâce de la présence de Jésus au milieu de nous, là où règne l’amour réciproque. Revenu en France, je m’engageai de toutes mes pauvres forces dans cette spiritualité de l’Unité qui combinait la plus grande mystique aux gestes les plus simples du quotidien.

« La marche sur le chemin du Seigneur est le plus souvent ponctuée de chutes »

On a souvent l’image que les grands pécheurs comme moi après leur conversion sont guéris et atteignent rapidement les vertus indispensables pour une vie chrétienne digne de ce nom. C’est parfois vrai mais c’est exceptionnel. Car la marche sur le chemin du Seigneur est le plus souvent ponctuée de chutes, de pas en avant mais aussi de pas en arrière. L’accueil de la spiritualité de l’Unité fut mon fil rouge tout au long de ma route, même si je ne fus pas appelé à un engagement explicite dans le Mouvement et que je naviguai aussi dans d’autres spiritualités (monastique, Renouveau charismatique, foyer de charité). Les rencontres avec le Mouvement, la Parole de Vie, les Mariapolis me permirent de ne pas m’enfermer dans une fausse démarche teintée de spiritualité qui n’aurait été  qu’un culte caché de mon ego. L’autre rencontré, l’autre aimé tel qu’il est, l’autre servi, écouté en profondeur fut et reste la meilleure façon de demeurer dans cette vie trinitaire qui est la base de toute vie chrétienne.

Poussé vers les plus meurtris

Je travaillai comme animateur en milieu ouvert principalement dans les quartiers difficiles, dans des structures alternatives, en foyer d’hébergement, etc. Tout en moi me poussait vers les plus pauvres, les meurtris de la vie, les toxicomanes dont je me sentais frère au plus profond de ma chair. Je découvris le visage de Jésus crucifié et abandonné dans tous ces frères et sœurs blessés mais aussi et surtout en moi-même dans mes blessures, mes limites, mes chutes, mes maladies du corps et de l’esprit. Je me mariai une première fois. Ma femme avait alors un tout jeune enfant que j’accueillis comme le mien et qui le reste malgré toutes les tempêtes. Mais mon ménage se détruisit après quatorze ans. Il fut invalidé. Je me mariai une seconde fois. Nous eûmes un enfant et en adoptâmes un autre. Puis à nouveau l’échec après dix-huit ans de vie commune.

Mort et résurrection

Je plongeai alors dans une profonde dépression et la tentation du suicide me rongea pendant trois mois. Mais une amie volontaire du Mouvement me donna un livre qui me permit de me relever (Le Cri” de Chiara Lubich, Ed. Nouvelle Cité 2003). Si la souffrance était toujours là, elle fut fortement amoindrie car elle prenait un sens en Celui qui s’était aussi fait dépression pour être Présence d’amour et de fécondité au cœur des dépressifs. Je repris alors un contact plus concret avec les Focolari. Puis ce fut le départ pour l’Inde, l’appel que je ressentais vis-à-vis de ce pays se trouvant confirmé en unité avec le focolare de Lyon.

Après deux mois dans une communauté jésuite, il fut discerné que mon désir d’une vie érémitique devait s’incarner au milieu de la population locale. Je mène donc depuis seize ans dans une famille hindoue une vie toute simple de partage et de prière, en unité avec le focolare de Bombay et depuis deux ans avec le nouveau focolare de Kalimpong installé à 25 km de chez moi. En effet, en 2006, durant la réunion des prêtres amis du Mouvement, mon évêque, celui de Darjeeling, a découvert les Focolari avec enthousiasme. Ils m’ont accueilli, lui et les prêtres de son diocèse, en tant que laïc consacré pour vivre l’unité et une présence chrétienne au milieu des non-chrétiens et particulièrement des hindous. Cerise sur le gâteau, ma première épouse m’a rejoint pour un bref séjour et nous nous sommes pleinement  réconciliés dans un rapport nouveau de frère et sœur. J’ai maintenant 71 ans. Ma santé s’est passablement détériorée mais avec saint Paul je peux dire : « C’est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses, pour Christ ; car, quand je suis faible, c’est alors que je suis fort ». (2 CO 12, 10).

Joël QUEYRAS

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