La famille : un chantier très large, non un cahier des charges

Ce que dit la bible sur la famille, Par le père Philippe LEFEBVRE, dominicain, agrégé de lettres classiques et exégète. Auteur dans la même collection aux Eds Nouvelle Cité de Ce que dit la Bible sur le vin.

Bénédicte DRAILLARD : La bible parle-t-elle de la famille ?

Philippe LEFEBVRE : Elle en parle, bien sûr, et abondamment, mais son propos entraîne le lecteur moderne de bonne volonté vers un double déplacement. Il faut d’abord accepter le dépaysement culturel dans l’espace et le temps. […] On y brasse des cultures différentes, des époques diverses, des territoires variés. Le lecteur trouvera par conséquent des modèles familiaux différenciés – polygamie, bigamie, monogamie –, des systèmes d’apparentement dissemblables : on rencontre ainsi des mariages endogames (on ne se marie qu’à l’intérieur de son groupe ethnique) ou exogames (on peut prendre un conjoint dans un autre peuple) ; tantôt mari et femme habitent ensemble, tantôt ils demeurent séparés ; ici les oncles et les cousins ont une importance primordiale, là d’autres formes d’alliance tribale sont privilégiées, etc. Il n’y a donc pas une structure familiale, précise et intemporelle, que la Bible présenterait et recommanderait d’emblée.

Et puis il est un autre type de déplacement, beaucoup plus exigeant, auquel le lecteur doit s’attendre : les auteurs bibliques eux-mêmes, inspirés qu’ils sont par Dieu comme l’affirment les croyants, réfléchissent sur la famille et la parenté. Si le Dieu biblique fait alliance avec les humains, s’il se donne à connaître à tout un chacun au cœur de la réalité familiale, alors cette réalité en est transformée. Sa présence active, personnelle, originale, remet en chantier toutes les parentés connues. Si par exemple Dieu se révèle comme Père, qu’en est-il de la paternité humaine ? Faut-il renoncer au mot père parmi les humains, comme Jésus du reste le préconise (Mt 23,9) ? Si Dieu accorde des enfants à des femmes qui n’en pouvaient avoir, cela interroge la relation entre une femme et son mari : quelle est la place de ce dernier puisque c’est Dieu qui rend féconde son épouse (1) ?

Une femme ainsi touchée par Dieu au plus profond d’elle- même n’est-elle pas déployée d’une manière nouvelle qui déborde les limites dans les- quelles elle était assignée (2) ? Quant à l’enfant, de qui est-il véritablement le fils : de son père « biologique », de Dieu lui-même ? […]

En conclusion, le propos sur la famille dans la Bible tient davantage du chantier que du cadrage ; il procède par mise en cause de ce qu’on pensait être des acquis plutôt que par définitions inaugurales qu’il suffirait d’appliquer. Aucun terme ayant trait à la famille ne s’y impose avec une évidence immédiate – pas même les mots « femme » et«homme»;tous sont au contraire travaillés, explorés.

 

1) Gn 4,1 : même si Ève n’est pas une femme stérile.

2) Le cantique d’Anne : 1 S 2, 1-10.

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