Contre le fanatisme, le cœur de l’homme doit changer

Contre le fanatisme, le coeur de l'homme doit changer

Contre le fanatisme, le cœur doit changer

LE PÈRE DOMINICAIN ADRIEN CANDIARD1 COMPTE PARMI LES VOIX SPIRITUELLES LES PLUS ÉCOUTÉES AUJOURD’HUI. Dans son dernier livre, Du fanatisme. Quand la religion est malade (Éd. du Cerf), il regrette un faux usage de Dieu et prône un dialogue entre croyants de différentes religions basé sur l’amitié et la confiance. Nous reprenons des extraits d’un entretien réalisé par Rima Saikali pour Al Madina Al Jadida (Nouvelle Cité pour le Moyen-Orient).

Rima SAIKALI : Vous définissez le fanatisme non par un excès de Dieu mais par une absence de Dieu. Un vide que l’on cherche à combler par une idole.
Comment ne pas tomber dans ce piège ?
Adrien CANDIARD : Dans ce livre, j’essaie de dire que le danger du fanatisme ne consiste pas à trop évoquer les questions religieuses, mais à remplacer Dieu par quelque chose d’autre. Les fanatiques parlent de Dieu tout le temps, mais en réalité ils s’en passent. Ils ne vivent pas avec Dieu, mais ils veulent l’utiliser. Et comme Dieu est trop grand pour qu’on l’utilise, alors on lui substitue les éléments religieux, proches de Dieu ou qui viennent de lui. On peut tout utiliser pour remplacer Dieu. C’est ce qu’on appelle une idole, ce que l’on adore à la place de Dieu. Le plus tragique est que l’on peut choisir comme idole des éléments très positifs. Par exemple un verset de la Bible peut devenir une idole si l’on en fait un absolu. Il n’y a que Dieu qui soit absolu. Comment sortir de ce fanatisme, de cette idolâtrie ? Elle existe partout et il faut faire attention à cette tentation humaine. Évidemment, tous les fanatiques ne mettent pas des bombes dans les métros pour tuer au nom de Dieu, heureusement ! Tous les fanatismes ne se valent pas, mais cette tentation présente au cœur de l’homme ne se guérit pas uniquement avec des lois. Contre l’injustice, on peut écrire des lois, mais des gens la pratiqueront toujours, et elle ne sera pas supprimée. Il faut que le coeur de l’homme change et il change avec chaque

Si vous pensez que vous n’avez pas besoin d’être sauvé, vous n’êtes pas « sauvable ».

être qui naît et qu’il faut aider, afin qu’il choisisse le bien.

La solution ne consiste pas à éviter de parler de religion. Si le fanatisme était un excès de religion, alors il suffirait de cesser d’en parler pour qu’il disparaisse. Or, même après une forte sécularisation, le fanatisme n’a pas disparu, il est plus présent que jamais. Ce n’est donc pas en rejetant la religion de l’espace public que l’on soigne le fanatisme, mais au contraire en apprenant à mieux parler de religion et de Dieu.

R. S. : Pour vous, chacun peut être fanatique dans son jugement et dans sa façon d’être, nous pouvons tous tomber dans ce piège. Comment l’expliquez-vous ?
A. C. : Il est très humain de dire que le fanatique, c’est toujours l’autre. C’est rassurant. Or, il s’agit d’une tentation du cœur humain. Jésus dit à ceux qui menacent la femme adultère : « Celui qui n’a jamais péché, qu’il lui lance la première pierre. » Il ne signifie pas que tout le monde a fait la même chose mais que personne ne peut se dire au-dessus de tout cela ! Nous sommes solidaires et personne n’est à l’abri du péché. Nous vivons cette « fraternité » des pécheurs, de ceux que le Seigneur vient aimer et sauver. Jésus se met uniquement en colère contre les pharisiens, lesquels ne sont pas les plus mauvais. Au contraire, ils font très attention à
leur vie religieuse. Le vrai problème est qu’ils se croient au-dessus de la fraternité des pécheurs ! Si vous pensez que vous n’avez pas besoin d’être sauvé, vous n’êtes pas « sauvable ».

R. S. : « Oser faire rentrer l’amour de Dieu dans notre vie, c’est guérir la sclérose du cœur », écrivez-vous. Pourquoi est-ce si incommode de se laisser aimer par Dieu ?
A. C. : La vraie difficulté est d’accepter que Dieu m’aime comme je suis. Peut-être que la difficulté vient de notre instinct de possession. À l’image d’Adam et Ève qui veulent prendre le fruit pour eux, nous voulons être propriétaires du bien. Ce qui nous déroute, c’est que le Bien nous est donné par Dieu, sans devoir le mériter, ni l’acheter. On le trouve un peu incommode parce que l’on préfère posséder les choses acquises, méritées. Si vous gagnez votre salaire avec votre travail, il est à vous et vous en disposez comme vous voulez. Si l’argent vous tombe dessus sans raison, vous vous dites « c’est bien mais pourquoi on me le donne » ? Y a-t-il un piège ? Nous n’avons pas l’habitude d’être aimés gratuitement.
Cet Amour que Dieu nous donne, on ne le possède pas, il ne nous appartient pas. Il nous est juste donné, et on aimerait quelque chose de plus sûr, de plus solide, de plus certain, alors que Dieu nous demande uniquement la foi, c’est-à-dire la confiance en lui, au fait qu’il ne nous lâchera pas et que, cet amour, il nous le donnera toujours.

R. S. : Être aimé par Dieu nous pousse à l’aimer et à aimer ses créatures : le contraire n’est-il pas vrai ?

Ce qui nous déroute, c’est que le Bien nous est donné par ieu, sans devoir le mériter, ni l’acheter.

A. C. : Il est important d’apprendre à aimer les créatures pour aimer Dieu, sachant que si l’on n’y arrive pas, on n’aime pas Dieu. Mais quelle est l’origine de l’amour des créatures ? Pour arriver à aimer autour de soi, si on essaie avec ses propres forces, on est en général vite déçu de soi-même : on voudrait pardonner, on n’y arrive pas, on voudrait rester calme et on se met en colère, on voudrait ne plus penser à une histoire et on y repense tout le temps. On est toujours devant ses propres limites. On a l’impression qu’il suffirait de vouloir ! L’expérience constante est la difficulté à aimer, réalité très humiliante. « Pourquoi je n’arrive pas, Seigneur, à aimer, pourtant je le voudrais bien ? » Jésus nous a dit : « Aimez-vous les uns les autres comme moi je vous ai aimés. » Il faut bien comprendre le « comme ». Cela ne veut pas dire aimer « aussi

Dieu parle à toutes les religions, à tous les hommes.

bien que moi ». Ce serait désespérant parce qu’on le voudrait mais on n’y arrive pas.

En fait ceci signifie que Dieu est la source de cet amour. « Lorsque vous comprendrez combien je vous aime, nous dit Dieu, vous pourrez alors commencer à aimer les autres. »

Il ne nous reste plus qu’à dire au Seigneur : « Tu m’aimes comme je suis, alors je vais aimer les autres comme ils sont, je ne vais pas attendre qu’ils soient parfaits, de les changer. »

R. S. : Selon vous, connaître l’autre, l’accepter, le respecter, et puis agir ensemble et partager, est un atout solide pour désamorcer le fanatisme.

A. C. : Parmi les remèdes que l’on peut trouver au fanatisme, il y a l’expérience du dialogue interreligieux. Je ne parle pas du dialogue entre les institutions, les responsables, mais de celui du quotidien, celui que peuvent vivre les croyants entre eux, quand ils osent parler de Dieu. Ce qui n’est pas facile. Parler de Dieu et de ce que l’on croit relève du très intime. Échangeant avec un croyant d’une autre religion, on a peur de se dévoiler, de dire ce qu’on a dans le cœur. « Va-t-il se moquer de moi ou m’attaquer ? » Donc le préalable à ce genre de dialogue, c’est la vraie amitié. Il faut vraiment se respecter, s’aimer, se faire confiance. Ainsi naît cette possibilité pour deux êtres humains de partager sur ce qui est au cœur de leur vie, leur foi et ce qu’ils croient venir de Dieu. Ils ne sont pas forcés d’être d’accord, mais ils savent que l’autre peut avoir raison. Écouter avec respect quelqu’un qui fait l’effort de dire ce qu’il croit, c’est assez impressionnant. Car on a affaire à la sincérité de quelqu’un, à son courage. En écoutant, on entend une expérience religieuse réelle, une expérience de Dieu qui prouve qu’il est plus grand que prévu. Je croyais que Dieu était juste là où je l’avais mis, mais en fait, il parle aussi avec d’autres personnes, d’autres croyants, d’autres religions. Dieu parle à toutes les religions, à tous les hommes. C’est l’Esprit de Dieu qui est à l’œuvre, qui dialogue avec chaque croyant. Cette réalité est assez bouleversante ! C’est un très bon remède pour éviter de se croire propriétaire de Dieu. La mission de l’Église est de veiller au dialogue entre Dieu et le monde, elle est au service de ce dialogue-là.
Rima SAIKALI
Rédactrice en chef d’Al Madina Al Jadida
Extraits tirés du site www.almadinaaljadida.com

Pour en savoir plus ACHETEZ CE NUMÉRO ONLINE
ou bien
Abonnez-vous à la lettre gratuite !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *