Une cité démolie mais des liens indestructibles

Roseline et Jacky sont concierges dans un immeuble de Villeurbanne (69). Ils nous partagent l’extraordinaire relation construite avec les habitants de leur ancien lieu de vie, une cité de la banlieue lyonnaise dans laquelle ils ont vécu plus de 20 ans. Ou comment la Parole de vie a changé leur vie et celle de leurs voisins.

            La petite histoire commence ainsi. « Une jumelle de la cité que j’avais gardée petite m’appelle un jour (de juin 2013) pour me dire que les habitants de la cité veulent faire quelque chose pour nous… et nous invite à nous rendre avec notre famille sur le lieu de l’ancienne cité, démolie aujourd’hui.

Jacky et moi sommes d’abord craintifs, prudents : “c’est encore une magouille”, pensons-nous. Nos enfants nous déconseillent d’y aller. Nous décidons donc de suivre leur conseil. Mais nous sortons quand même pour nous rendre, comme à notre habitude, à notre jardin potager qui se trouve sur le chemin de la cité. Et voilà que sur la route nous sommes abordés par deux jeunes en moto. Deux autres nous suivent à pied. Le jour commence à tomber. “Vous venez !”, nous lancent-ils. Nous les suivons donc avec un peu de crainte. Quelle surprise de voir à destination, qu’il s’agit d’une fête en notre honneur ! Nous sommes applaudis, le repas est copieux, la musique met l’ambiance. Des photos de nous et de nos enfants sont collées sur les murs de la salle que nous découvrons pour la première fois.

Jacky s’anime : « à un moment de la soirée, le plus dur des jeunes prend la parole au milieu de tout le monde pour nous demander pardon ! “Vous n’avez jamais porté plainte. Même lorsque nous avons cassé votre voiture. Que pouvons nous faire pour être pardonnés ? “ Une des jumelles ajoute : “ jamais vous n’avez refusé de rendre un service. Nous vous avons fait du mal alors que vous ne le méritiez pas.” L’émotion nous prenait tous. Nous avions les larmes aux yeux.

Défendre l’opprimé

            C’est vrai que « c’était dur », se souvient le couple. Les jeunes étaient agressifs, la drogue circulait chez certains, ils faisaient des bêtises. Certains se sont retrouvés en prison pour vols. Jacky discutait beaucoup avec eux, il les faisait venir à la maison. Nous avons essayé de les aider même si nous ne les comprenions pas », raconte Roseline. Cela passait des saletés qu’elle ramassait derrière eux à des choses plus sérieuses. Un des jeunes lui rappela par exemple la fois où elle l’avait caché car il était poursuivi par la police suite à un vol dans un supermarché. « J’étais au mauvais endroit au mauvais moment. Merci de m’avoir évité la prison. » Elle complète : « J’étais en train de faire les comptes pour le Foyer de Notre-Dame des sans-abris. J’ai caché ce jeune derrière le rideau malgré ma peur de voir l’argent partir. Ce jour-là il était innocent. » Un autre jour, il a fallu défendre les jeunes de la cité accusés injustement d’agression sur le facteur. « J’ai vu les agresseurs, témoigne Roseline, j’ai vu leurs cheveux blonds qui dépassaient des cagoules. D’ailleurs, ils ont été ensuite retrouvés par la police mais les gens autour continuaient à accuser les jeunes de la cité. Souvent, ceux-ci étaient insultés. On leur disait de retourner dans leurs pays. »

Transformés par la Parole

            Qu’est-ce qui poussait Roseline et Jacky à agir ainsi ? Sûrement les partages qu’ils vivaient avec d’autres personnes autour de paroles tirées de l’Évangile et qu’ils essayaient de mettre en pratique dans leur vie de tous les jours. « Le groupe Parole de Vie nous a beaucoup aidés. Sans cela, je pense qu’on aurait tout abandonné », avoue Jacky. « Quand nous vivions quelque chose de difficile, le soir nous prenions la Parole de vie. Souvent, on y trouvait des mots réconfortants, aujourd’hui encore ».

Roseline ajoute : « Avant d’être dans ce groupe, je ne me laissais pas faire, je pensais : “ il ne faut pas aimer ces gens “, j’étais croyante sans rien comprendre. Quand nous avons commencé à vivre la Parole de Vie, mon regard sur ces personnes a changé. J’invitais une maman musulmane à boire une tisane à la maison. Puis j’invitais ses enfants pour qu’ils jouent avec les miens.

Roseline et Jacky vivaient ainsi l’Évangile avec leurs voisins. En particulier ce passage de Matthieu : « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi » Ce sont les jeunes qui leur ont rappelé lors de la fête tous ces petits services rendus. Roseline évoque un autre épisode : « la maman du plus dur des jeunes avait des jumelles âgées de six mois. Un jour, je l’entends pleurer en bas des escaliers. “ Mon père est mourant, je voudrais être auprès de lui…” Aussitôt, je lui propose de garder ses jumelles en plus de mes quatre enfants. » Une autre fois, j’ai préparé un petit sac avec une pizza faite maison (sans porc) et une petite enveloppe pour un des jeunes qui se trouvait en prison pour deux mois. Ses parents lui ont apporté. Mon geste l’a beaucoup touché. Quand il est sorti de prison, il est venu nous remercier. Aujourd’hui il n’est plus en prison, il travaille comme beaucoup d’autres de ces jeunes.

« Pour ceux qui y sont restés et pour ceux qui sont morts (jeunes et moins jeunes) nous avons prié le soir de la fête. C’est une grand-mère qui l’a proposé. Elle et les autres personnes musulmanes priaient en arabe. Moi et Jacky, en portugais. Nous nous sommes tous donnés la main. On ne comprenait pas la langue de l’autre mais c’était comme si j’entendais les prières en français ! La prière était d’une telle force ! Un jeune disait que Dieu était là.

« Suite à cette fête nous avons réuni nos enfants pour leur raconter. Ils ont regretté de ne pas être venus. Ils posent aujourd’hui un tout autre regard sur ces habitants des cités. « 

 

Propos recueillis par Émilie TEVANE

Un commentaire sur “Une cité démolie mais des liens indestructibles

  1. Piquet says:

    Cet article est génial ! C’est véritablement l’humain dans toute sa splendeur ; il n’y a pas que des affreux ; c’est vrai que les jeunes ne sont pas faciles, mais pour la majorité ils sont bien. Malgré tout, pour avoir travaillé dans un collège public, je peux dire que les chose ne sont pas évidentes, et je pense que les hommes politiques devraient s’inspirer de ce que font d’autres pays en terme d’éducation nationale.
    L’information déforme souvent les faits. On peut bien se rendre compte que les politiques et certain journalistes mettent de l’huile sur le feu pour faire peur aux gens. Je pense malheureusement qu’il y a du vrai dans tout ce qui est positif dans les banlieues, mais tout ce que les gens font de bien, entre autre avec des associations, on en entendra jamais parler.

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