Ciase : la feuille de route des évêques

Ciase : la feuille de route des évêques. EN PLUS D’AVOIR TANCÉ LES PRÉLATS POUR LEUR MAUVAISE GESTION DES ABUS, la Ciase, Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, dirigée par Jean-Marc Sauvé, a mis au jour des dysfonctionnements dans l’organisation de l’Église. Nous en présentons ici trois : la place des laïcs, la gouvernance et l’insistance sur la morale sexuelle.

Parmi les missions confiées par ses mandants, la Conférence des évêques de France (CEF) et la Conférence des religieux et religieuses de France (CORREF), la Ciase devait proposer des préconisations et des éléments d’analyse concernant les causes de la tragédie des abus sexuels. Force est de constater que le travail rendu est riche. On remarquera que la commission, composée de catholiques et de non-catholiques et d’une majorité de non-connaisseurs de l’institution, a relevé des sujets pointés depuis des décennies par des théologiens et par des courants catholiques sans grand écho auprès des évêques.

Un des grands sujets d’évolution pointé par la Ciase concerne la place des laïcs. « La commission estime qu’il faut, au regard du principe d’égale dignité, grandement renforcer la présence des laïcs en général et des femmes en particulier dans les sphères décisionnelles de l’Église catholique » (recommandation 36). Les auteurs sont convaincus que si des pères et des mères de famille avaient participé à la gestion des dossiers douloureux d’abus, l’institution aurait agi différemment. Le rapport cite un propos de la théologienne alsacienne Marie-Jo Thiel, médecin et spécialiste d’éthique : « Dans l’Église, le clerc est trop séparé des laïcs, oubliant la condition baptismale qui fait que nous sommes tous égaux par le baptême ; nous sommes tous enfants de Dieu. » La mise en application du principe de l’égale dignité des baptisés dans les structures ecclésiales sera une des conditions de la prise en considération sérieuse du rapport.

En abordant le statut du prêtre, la commission précise bien qu’elle « n’entend nullement remettre en cause les fondements du sacrement de l’ordre, ni la doctrine catholique de l’Eucharistie ». Elle note cependant que « le positionnement doctrinal reconnu au prêtre peut se voir détourné par certains au profit d’abus de pouvoir, d’abus spirituels, voire de violences sexuelles ». Elle cite un document de l’épiscopat français1 évoquant le « pouvoir sacré » du prêtre dont « il est possible d’abuser », car « comme tout pouvoir, il peut servir à exercer une emprise et à établir un rapport de domination. »

Les auteurs sont convaincus que si des pères et des mères de famille avaient participé à la gestion des dossiers douloureux d’abus, l’institution aurait agi différemment.

Parmi les autres thèmes abordés figure celui de la gouvernance, non sans lien avec le premier. Instruite par l’audition de nombre d’observateurs, la Ciase a conclu que « le fonctionnement de l’Église, laquelle inclut par définition tous les fidèles, gagnerait à être à la fois plus collégial et délibératif et à être assorti de plus de contrepouvoirs internes. » Elle enjoint de bien observer « la constitution hiérarchique de l’Église catholique au vu des tensions internes sur sa compréhension d’elle-même : entre communion et hiérarchie, entre succession apostolique et synodalité et surtout entre l’affirmation de l’autorité des pasteurs et la réalité des pratiques
de terrain, de plus en plus influencées par des fonctionnements démocratiques ».

De même, la commission a insisté sur le risque d’une confusion des pouvoirs dans certains groupes dès lors que ne seraient pas bien distingués le for interne (dépendant d’un accompagnement spirituel) et le for externe (relevant du responsable de la communauté). « Dans les communautés nouvelles, de nombreux témoins, de même qu’une abondante littérature, ont indiqué que cette confusion a été poussée à l’extrême, faisant du “père” de la communauté un véritable gourou qui contrôle tous les aspects de la vie des membres, y compris leur vie spirituelle. » Et de recommander notamment « de renforcer la dynamique de l’entretien annuel avec l’évêque,
le vicaire général ou le(la) supérieur(e) majeur(e) au coeur de la démarche ». Un champ de réflexion qui, selon la Ciase, « s’impose désormais aux dirigeants de l’Église de France ».

Le fonctionnement de l’Église gagnerait à être à la fois plus collégial et délibératif et à être assorti de plus de contrepouvoirs internes.

La morale sexuelle enfin apparaît comme un axe fort de réflexion. Invitant à s’interroger sur les raisons d’une plus grande ampleur des abus dans le cadre catholique que dans d’autres milieux comparables (école, sport, etc.), la commission recommande de « passer au crible ce que l’excès paradoxal de fixation de la morale catholique sur les questions sexuelles peut avoir de contreproductif en matière de lutte contre les abus sexuels ». Elle rejoint ici une préoccupation abordée par le pape François au début de son pontificat. « Nous devons nous recentrer sur ce pour quoi nous nous sommes engagés : la prédication de l’Évangile », estime Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers.

Sur tous ces sujets, les membres de la Ciase savent bien que l’Église de France n’a pas toute liberté de décision. Après son rendez-vous avec le ministre de l’Intérieur le 13 octobre, Mgr de Moulins-Beaufort a indiqué que ce travail serait mené « en étroite communion avec l’Église universelle ». Les évêques se retrouvent début novembre à Lourdes avec un ordre du jour tout trouvé. Sauront-ils inviter à leur table de réflexion des religieux, des religieuses et des laïcs ? « Une institution ne peut pas dire à elle seule ce qu’elle est, répond Mgr Wintzer. On ne peut se réformer soi-même, nous avons besoin du regard d’autrui. » Le fond comme la méthode des travaux seront scrutés de près. Au-delà de ce rendez-vous annuel des évêques et des attentes légitimes à leur égard, le rapport de la Ciase interpelle tous les baptisés, hommes, femmes et enfants à faire vivre le corps du Christ de manière plus saine, juste et libre.

Philippe CLANCHÉ

redaction@nouvellecite.fr

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