Centrafrique : le courage d’un archevêque

Il se retrouve dans l’épicentre de la violence qui secoue son pays. Archevêque de Bangui, Mgr Dieudonné Nzapalaïnga témoigne en livrant un message fort de dialogue interreligieux.

NOUVELLE CITÉ : Il y a encore peu de temps vous étiez un inconnu, et en très peu de temps, vous êtes sous les feux de l’actualité. 

Mgr Dieudonné NZAPA LAÏNGA : J’étais inconnu des gens, j’étais connu par Dieu ! Dans mon nom, il y a Dieu, deux fois ! Je m’appelle Nzapalaïnga, qui veut dire « Dieu seul sait » en sango, et mon prénom, c’est Dieudonné. Mes parents sont profondément chrétiens : mon papa est catholique. Quant à ma mère, elle est protestante. Nous avons vécu l’œcuménisme dans la famille. Le dimanche, chacun partait de son côté pour prier, puis on se retrouvait à table à midi. Parfois c’était maman qui priait avant le repas, parfois c’était papa. Je suis de la campagne, de Bangassou, à 750 km de Bangui. Mes parents sont issus d’une famille modeste. Papa a d’abord été paysan, puis il est devenu aide-menuisier pour pouvoir payer le séminaire.

N. C. : Votre expérience à Marseille pendant vos études comme aumônier des Orphelins apprentis d’Auteuil vous aide-t-elle dans ce que vous avez à vivre aujourd’hui dans votre pays ?

Mgr D. N. : Je pense que les paroles avec lesquelles j’ai appris à communiquer étaient des paroles pour aider à apaiser, soigner, rassembler, mettre la cohésion. Alors oui, avec du recul, c’était une préparation à ma mission actuelle : écouter mes frères, favoriser le dialogue.

N. C. : Certains jeunes de votre pays sont comparés par des journalistes à des « bêtes féroces ». Cette comparaison vous choque-t-elle ?

Mgr D. N. : Non, car en chacun de nous sommeille un loup prêt à bondir. Et nous savons que l’éducation n’est pas innée : elle s’acquiert. Beaucoup de jeunes sont sans aucun repère. 80 % de la population est analphabète. Les jeunes sont alors comme des marionnettes que l’on peut très facilement manipuler car leur capacité d’analyse n’est pas très développée. Et certains politiciens sans scrupule les utilisent pour monter à l’assaut. En prenant les armes en bande et en tuant, ils se sentent tout puissants. Il faudrait qu’ils puissent trouver sur leur chemin des éducateurs et des formateurs solides. Ainsi ils pourront dire NON à la violence !

N. C. : Qu’y a-t-il dans votre cœur de pasteur, de père, quand vous êtes face à des meurtriers ?

Mgr D. N. : Dans mon cœur de père : la miséricorde, l’accueil, le respect de l’autre. Parce qu’en dépit de ce que nous faisons et ce que nous disons, Dieu continue à nous tendre la main. Si quelqu’un se convertit, si quelqu’un décide de renoncer au chemin du mal et qu’il revient vers Dieu, Dieu ne ferme jamais la porte, Dieu l’accueillera.

N. C. : Où puisez-vous cette espérance ?

Mgr D. N. : En Dieu-même et surtout dans la prière. La prière, c’est le moment important du cœur-à- cœur, du face-à-face avec Dieu, où il n’y a plus de fioritures : on se découvre nu devant le Seigneur, et le Seigneur vient nous combler, nous habiller de son manteau de miséricorde. C’est dans la prière que je puise mes forces pour pouvoir dialoguer avec mes frères. Si je ne prie pas, je suis comme un arbre desséché qui manque de sève.

N. C. : Vous n’avez pas envie parfois de hurler : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Mgr D. N. : Quand je décide de hurler, je hurle au nom de l’humanité. En moi, il y a cette humanité qui pleure, qui souffre, qui crie. Je porte cette voix de l’humanité. Devant le meurtre que j’ai vu, c’est la défiguration, c’est le Christ qui continue à souffrir aujourd’hui, c’est le Christ sur la croix… Et c’est un membre du corps du Christ qui vient de tomber.

N. C. : En décembre dernier, le journal Le Monde titrait « les trois saints de Bangui » en évoquant votre amitié avec l’imam Omar Kobine Layama, président de la Conférence islamique, et le révérend Nicolas Guerekoyame-Gbangou, chef de l’Église protestante centrafricaine. Comment vous êtes-vous connus ?

Mgr D. N. : Au début des événements, le pasteur Nicolas et l’imam Omar sont venus me trouver pour parler de vive voix car le téléphone était coupé. Il y avait de nombreux massacres, des persécutions, des profanations. Ils m’ont proposé qu’on agisse ensemble afin de protéger nos trois communautés. Nous avons alors nous avons écrit une lettre pastorale. Nous nous réunissons très régulièrement. Le partage de l’informations est vital : en effet, nous les croisons avant de prendre position. Nous prions et nous allons ensemble sur le terrain pour apaiser les tensions. L’unité des croyants, c’est un stimulant pour moi. Parfois, la fatigue se fait sentir. Mais on voit l’autre qui prie et cela nous porte.

N. C. : Vous avez demandé ensemble à la France d’intervenir [1] ?

Mgr D. N. : Oui ! En voyant que c’était devenu intenable, il fallait faire quelque chose. Voilà pourquoi nous avons écrit, demandé de l’aide à l’évêque aux armées. Et j’ai essayé de sensibiliser l’opinion publique française grâce aux différents médias qui m’ont ouvert leurs portes. Mon comportement n’a pas plus à tout le monde. Très vite, j’ai été menacé de mort. On m’a dit : « On vous attend au pays et on va vous arrêter à l’aéroport, vous saurez votre sort quand vous allez revenir… » J’ai alors pensé : il faut qu’il y en ait un qui se sacrifie pour les autres, et moi j’ai décidé de me sacrifier pour la paix.

 

Propos recueillis par Bénédicte DRAILLARD

 

[1] : Les Français sont intervenus le 5 décembre 2013 pour stopper le cycle des tueries. L’opération Sangaris est constituée de 2000 militaires aux côtés de la force de l’Union africaine, la MISCA.

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